Depuis l'inauguration de la tour Montparnasse, au cœur du Paris d'après-guerre, une vieille blague circule : la plus belle vue de la capitale serait au sommet du gratte-ciel, car c'est le seul endroit d'où on ne le voit pas. Surnommé "veuve noire", "verrue architecturale" ou "balafre", le deuxième point culminant du ciel parisien après la tour Eiffel est mal aimé depuis sa sortie de terre, en 1973. L'architecture de ce monolithe vitré de 59 étages, typique de l'esthétique des années 1960-1970, a toujours fait débat.Mais après une décennie de tractations entre la Mairie de Paris et ses propriétaires, la tour Montparnasse pourrait bien faire peau neuve : de titanesques – et très coûteux – travaux de rénovation doivent être menés au cours des quatre prochaines années dans le bâtiment vidé de ses occupants depuis le printemps. Mais le chantier n'a toujours pas commencé et l'édifice se délite : quelques-unes de ses 7 200 fenêtres se sont décrochées en plein jour et écrasées au sol, le 27 juillet dernier. Par chance, sans faire de blessés. La tour Montparnasse est-elle condamnée à devenir un gratte-ciel fantôme en décrépitude ?Visible dans presque tout ParisCe n'est pas ce qu'imaginait André Malraux, ministre de la Culture du général de Gaulle, qui a défendu bec et ongles la création de ce qui deviendra le seul gratte-ciel de Paris intra-muros (avant la livraison de la tour Triangle en 2027). Après dix années de débats et de batailles juridiques, c'est lui qui accorde finalement le permis de construire en 1968. La tour est alors l'épicentre d'un programme d'urbanisme novateur, conçu pour donner un nouveau souffle au quartier Maine-Montparnasse. La première pierre est posée en avril 1970 et le secteur devient un immense chantier à ciel ouvert.Les défenseurs du patrimoine s'inquiètent de la disparition du Montparnasse bohème, avec ses ateliers d'artistes. Julien Lacaze, président de l'association Sites & Monuments, regrette cette "blessure infligée à Paris" à la fin des Trente Glorieuses. Ce contempteur du monument estime auprès de franceinfo que la tour "dégrade un nombre très important de perspectives parisiennes".L'édifice de 210 mètres rompt en effet avec l'esthétique haussmannienne de la capitale, caractérisée par des immeubles de cinq ou six étages seulement. De fait, la tour Montparnasse, inaugurée le 18 juin 1973, est visible dans presque tout Paris. La polémique autour de sa construction est telle qu'elle poussera, quatre ans plus tard, le président Valéry Giscard d'Estaing à mettre en place une réglementation limitant fortement la hauteur des nouveaux bâtiments parisiens."Une certaine vision de ce que devra être la ville du futur"L'impact visuel massif de la tour Montparnasse est considéré par beaucoup comme un contre-modèle en matière d’aménagement urbain. Pour autant, l'immeuble rencontre un vrai succès auprès des entreprises dès son inauguration : "7 000 personnes y emménagent [pour y travailler] en six mois et découvrent les open spaces et les cloisons mobiles", relate France 3 Paris Ile-de-France. Au rez-de-chaussée, une soixantaine de boutiques ouvrent leurs portes et les visiteurs se pressent pour grimper jusqu'à l'observatoire panoramique du 56e étage et sa terrasse, au 59e étage.De décennie en décennie, la tour Montparnasse devient "une icône" de la capitale, comme l'écrit le New York Times, parlant de l'immeuble comme du "bâtiment le plus laid de la plus belle ville du monde". En 2001, la tour incarne le personnage principal de la comédie culte d'Eric et Ramzy, La Tour Montparnasse infernale. Lego l'a même intégrée dans son coffret représentant la ligne d'horizon de Paris.Le bâtiment de verre fumé a par ailleurs hébergé le QG de campagne de François Mitterrand lors de la présidentielle de 1974, puis le siège du RPR, alors dirigé par Jacques Chirac, deux ans plus tard. Lors de sa course à l'Elysée dès 2016 pour l'année suivante, Emmanuel Macron y a également implanté le QG de son mouvement En marche. François Mitterrand, alors premier secrétaire du Parti socialiste, au pied de la tour Montparnasse, à Paris, le 20 mai 1974. (AFP) Parmi les architectes, la célèbre tour a également eu ses défenseurs. Daniel Libeskind, qui a supervisé le projet de reconstruction du World Trade Center de Manhattan, en a fait l'éloge en 2015 dans The New York Times Magazine, déclarant : "La tour Montparnasse n'est peut-être pas une œuvre de génie, mais elle incarne une certaine vision de ce que devra être la ville du futur."Désamiantage XXLEn 2005, les critiques visant la tour reprennent de plus belle lorsque Le Journal du dimanche révèle qu'elle est "truffée d'amiante". Pas moins de 5 000 personnes travaillent alors dans les bureaux. Il faudra dix ans pour désamianter l'essentiel du bâtiment, pour un coût s'élevant à plusieurs centaines de millions d'euros.Mais là n'est pas le seul problème. Le centre commercial qui occupe la dalle au pied de la tour vieillit mal : il devient presque désert, les magasins y ferment les uns après les autres. L'ex-maire de Paris Anne Hidalgo en vient à s'inquiéter de laisser une telle "verrue" à ses successeurs. La galerie marchande au pied de la tour Montparnasse, quasi déserte, le 27 juillet 2026. (MANON LEVET / HANS LUCAS / AFP) La Ville lance un concours d'architectes en juin 2016 en vue de moderniser et de transformer la tour pour 2024, année olympique. Le comité d'orientation, composé de la Mairie de Paris et des maires des 6e, 14e et 15e arrondissements, tranche en faveur de l'agence d'architecture Nouvelle AOM, née de l'association de trois agences parisiennes spécialement rassemblées pour ce concours.Leur ambition est de métamorphoser la tour ingrate des années 1970 en tour vitrée transparente – exit le brun fumé donc – avec un hôtel d'une centaine de chambres sur un peu plus de trois niveaux. Sa base sera élargie et agrémentée d'une terrasse végétalisée. Des commerces y seront implantés. Le toit sera surélevé et doté d'une serre agricole : les architectes prévoient de faire gagner à la tour une dizaine de mètres de hauteur au total. La dalle au pied de la tour et son centre commercial seront également entièrement repensés, avec l'ambition de créer un "espace ouvert, traversant, vivant, végétalisé", selon la Ville. C'est l'architecte star Renzo Piano, créateur du centre Pompidou, qui mènera cette mission.Plaidoyer pour un jardin à la place de la tour"
C'est l'inverse d'un projet résilient : on va rajouter du béton et du verre, c'est tout ce qu'il ne faut pas faire", tance Christine Nedelec, présidente de l'association SOS Paris, farouchement opposée au projet actuel de rénovation de la tour. "On surclimatise déjà cette tour, alors se vanter de mettre une serre tout en haut, c'est d'un ridicule", estime-t-elle. Julien Lacaze, président de l'association Sites & Monuments, fustige lui aussi "une écologie spectacle pour tenter de rendre le bâtiment sympathique". Tous deux préféreraient supprimer purement et simplement la tour pour y mettre un jardin, "trop peu nombreux à Paris", souligne Christine Nedelec. "Ce serait un beau symbole de revenir sur une erreur du passé", considère Julien Lacaze.C'était aussi le souhait initial de Philippe Goujon, maire LR du 15e arrondissement de Paris. Il travaille sur "le nécessaire réaménagement de la tour" depuis ses débuts. L'édile, qui vient d'entamer son quatrième mandat, s'est particulièrement impliqué dans l'avancée des discussions, aux côtés de l'adjoint à la mairie de Paris chargé de l'urbanisme, Jean-Louis Missika. "Au départ, je lui avais dit que je préférerais que l'on supprime la tour et que l'on fasse un jardin à la place.
Il m'avait répondu : 'si t'as 500 millions, on peut y réfléchir'", relate Philippe Goujon à franceinfo, pour témoigner de l'impossibilité, selon lui, d'une telle opération. L'ancien maire de Paris Bertrand Delanoë (2001-2014) avait aussi évoqué l'idée.Des tensions entre copropriétairesAprès des années de tractations entre la Ville de Paris et les copropriétaires de la tour, la modernisation du gratte-ciel a finalement été actée lors du dernier Conseil de Paris, fin 2025. La tour Montparnasse a été vidée de ses occupants et fermée au public le 31 mars dernier, sa rénovation nécessitant quatre ans de travaux, censés débuter cet été. Mais le chantier est au point mort. Lors de l'assemblée générale qui s'est tenue le 21 juillet, coup de théâtre : la Financière patrimoniale d'investissement (LFPI), qui détient 30% de la tour, a expliqué aux autres copropriétaires son souhait de revenir à une rénovation moins coûteuse, selon les révélations du Figaro. L'augmentation colossale du coût global des travaux, passé de 300 millions d'euros annoncés en 2017 à 800 millions, selon la dernière évaluation, a refroidi le gestionnaire d'actifs.Car, pour ne pas faciliter les choses, le bâtiment est détenu par une multitude de copropriétaires, dont les parts sont plus ou moins importantes. Parmi cette trentaine d'investisseurs, en conflit larvé, le plus important est LFPI. L'entreprise Séché Environnement, l'assureur Axa, la mutuelle MGEN ou encore l'homme d'affaires Xavier Niel détiennent également des parts. Plus inattendu, le chanteur Vianney a quant à lui acquis le 43e étage, après avoir longtemps nié cet achat, réalisé en mai dernier, selon les informations du Figaro. L'auteur du titre Beau-papa est un proche de l'influent homme d'affaires Frédéric Lemos, ancien président du conseil syndical de la tour.Pour tenter de trouver une issue aux dissensions sur la rénovation de l'édifice, les principaux copropriétaires ont été réunis le 27 juillet par le maire de Paris, Emmanuel Grégoire. "La réunion a permis de poser les bases" et il y aura un deuxième rendez-vous à la fin de l'été, a déclaré à l'AFP l'entourage du maire socialiste, évoquant "un souhait commun de travailler sereinement et à l'abri de la pression médiatique".
Il y a urgence : le permis de construire expire le 26 novembre et implique que les travaux aient commencé avant, sous peine de devoir revoir entièrement le projet avant de déposer une nouvelle demande. "Ce serait désastreux", s'est récemment alarmée Alexia Vettier, directrice générale de la société Magnicity, gestionnaire de l'observatoire panoramique de la tour, qui doit rouvrir après les travaux. Philippe Goujon se dit de son côté optimiste pour que la date butoir soit respectée.
Et prévient : "Il serait inconcevable qu'une des plus grosses opérations parisiennes d'urbanisme ne puisse pas se réaliser."
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