"Ils nous ont encerclés comme des fourmis", décrit une mère de famille, mise à l'abri par les employés du Samu social au début de la grève. Jeudi 13 août, alors que 450 personnes expulsées de leur logement d'urgence occupaient le parvis du siège depuis le 23 juin, les forces de l'ordre sont entrées sur le camp aux alentours de 6 heures du matin. Les bénévoles et grévistes qui tentaient de leur barrer la route ont été rapidement écartés. Ladi* a alors rejoint avec ses trois enfants le nouveau camp de fortune monté devant la mairie du IIIe arrondissement. Réticente, elle se souvient du vacarme que faisaient les boucliers sur le sol. "Mes enfants étaient terrifiés, les autres mamans essayaient d'empêcher les petits de voir ce qu'il se passait. J'ai tellement eu peur qu'on a pris la fuite".

À lire aussi : Reportage "Si on ne se mobilise pas avec eux, nous serons seuls quand viendra notre tour" : les associations et bénévoles ont répondu présents à la mobilisation du Samu social de Paris Environ 250 personnes, dont 70 enfants, ont désormais trouvé refuge auprès d'Utopia 56, entre la mairie et le Square du Temple - Élie-Wiesel. Les plus jeunes ont investi l'espace de jeu, se rafraîchissent sous les brumisateurs en tentant d'oublier le reste. Les parents lavent le linge et remplissent leurs bouteilles aux fontaines à eau potable. Un peu plus de 100 personnes ont accepté les alternatives d'hébergement et sont montées dans des navettes, mises en place par la préfecture. "J'ai compris après qu'il y avait des propositions pour partir mais je voulais juste m'échapper parce que j'ai commencé à paniquer. On ne savait pas où ils voulaient déporter les gens", raconte Ladi. D'après Luc, coordinateur de l'antenne parisienne d'Utopia 56, cette réaction était prévisible : "Il n'y a eu aucun temps calme entre l'avis d'expulsion et l'intervention pour expliquer aux familles comment ça allait se passer, en plus d'être des solutions très inadaptées". Quelqu'un interpelle le jeune homme, un couple avec une valise vient d'arriver."Si on ne me renouvelle pas, je vais où ensuite ?"Devant l'impressionnante architecture de la mairie du Marais, les tentes ont mauvaise mine. Oumou* a rejoint les bénévoles il y a quelques jours, grâce à un collègue. Avant, elle occupait le gymnase Suzanne Berlioux, rue Rambuteau, de janvier à mars, ouvert en renfort dans le cadre du Plan Grand Froid 2025. Après ses services, souvent en tant que femme de ménage pour particuliers, ou pour des restaurants jusque tard dans la nuit, c'est là-bas qu'elle finissait ses journées. "J'ai travaillé partout, parfois à Champigny, parfois à Choisy-le-Roi, parfois à Montreuil", énumère la femme sous son foulard. Comme beaucoup d'autres, à la fin du programme, elle a été obligée de retourner à la rue. "Je leur ai dit que je n'acceptais pas de partir juste une semaine en hôtel. Si on ne me renouvelle pas, je vais aller où ensuite ?"Les récits de vie similaires se répètent, comme un très mauvais écho. Plus loin, deux femmes racontent comment l'hôtel qui les hébergeait leur a annoncé, en mettant leurs affaires dehors, qu'ils ne pouvaient plus renouveler leur séjour. "Je rentrais du travail quand j'ai trouvé toutes mes affaires et celles de mes enfants devant l'entrée. Je ne pouvais pas tout déplacer alors j'en ai abandonné à la gare", détaille l'une d'elles. "J'ai connu des agressions et des viols depuis que je suis dehors, mais il fallait absolument que je protège mes enfants", soupire l'autre. Sous la même bâche grossièrement installée, une femme plus âgée explique comment, après la mort de son mari, des hommes la harcelaient pour des services sexuels, jusqu'à vandaliser son ancien domicile. "Je ne suis pas censée être ici, je me suis mariée avec un Français, je suis française ! On m'a volé mes papiers, mon passeport, plusieurs téléphones. Le harcèlement ne s'est pas arrêté quand je suis arrivée à Paris."Femmes et enfants vulnérablesLa grande majorité des personnes, en plus d'être en grand nombre des femmes et des enfants vulnérables, "ne sont pas des primo-arrivantes. Elles sont là depuis parfois des années, leur titre de séjour n'a pas été renouvelé et elles sont remises à la rue par la préfecture au fur et à mesure des coupures budgétaires", observe Luc, habillé de sa chasuble aux couleurs d'Utopia 56. Selon lui, ce n'est pas en proposant des places en sas régionaux, centres temporaires hors d'Île-de-France, ou en centre d'accueil pour demandeurs d'asile que le problème sera résolu. "Ces gens ont un travail, ont un suivi social, un suivi médical, des enfants scolarisés à Paris. Être du jour au lendemain envoyé à Marseille, à Bourges ou autre, c'est assez indigne."Derrière la grille, encadrée par quelques officiers en uniforme, des fonctionnaires de la mairie observent avec attention. "Nous n'avons pas les rênes du mouvement. Tout ce que nous pouvons faire, c'est mobiliser les services et les forces de l'ordre pour que l'occupation se passe au mieux", explique Quentin Robertson, directeur adjoint du cabinet du maire de Paris Centre. Le jour, des infirmiers et médecins de la ville sont mobilisés pour intervenir et la nuit, des policiers assurent la protection du camp. "Nous nous adaptons, attribuons des nouvelles missions aux administrés. Nous sommes très preneurs d'une date de la part de la préfecture". De son côté, Luc espère un dénouement positif, alors que des négociations sont encore en cours entre les grévistes de la CGT et leur direction. "Au moins avant les grosses pluies annoncées mercredi", redoute-t-il.*Les prénoms ont été modifiés