Ce texte correspond à une partie de la retranscription du reportage ci-dessus. Cliquez sur la vidéo pour la regarder en intégralité.
France Télévisions : On voulait revenir avec vous sur l’affaire Jean Imbert, ce grand chef placé en garde à vue. Il est bien sûr présumé innocent, mais ses trois ex-compagnes décrivent toutes le même mécanisme d’emprise. Elles ont porté plainte contre lui. Est-ce que vous pouvez nous aider à comprendre comment on peut tomber dans un tel engrenage, celui de l’emprise ?Jérôme Moreau, vice-président et porte-parole de France Victimes : C’est un process très lent mais en même temps qui va être extrêmement pervers puisque l’auteur va pouvoir inverser le poids des responsabilités et le poids de la culpabilité. Petit à petit, en isolant sa victime, en lui faisant rompre l’intégralité de ses relations, en coupant ses proches, il va l’enfermer, et ça va être un véritable process de lavage de cerveau. Ce qu’il faut bien comprendre, c’est qu’à partir de là, la victime, peu à peu, va s’enfermer, va s’isoler et va couper toute possibilité pour s’en sortir. C’est là où c’est extrêmement pernicieux, c’est que c’est elle qui va ressentir le poids de la honte et le poids de la culpabilité. Pour s’en sortir, ça va être extrêmement compliqué. C’est là où ils sont extrêmement habiles, tout va reposer malheureusement sur la victime, qui n’aura d’autre choix que de subir.Cet isolement dont vous parlez, ça fait penser un peu aux sectes. Quels sont les signaux qui doivent alerter les proches ?Tout à fait, l’emprise est partie des phénomènes sectaires avec des suicides en public. Le premier signal, c’est l’isolement. La deuxième problématique, c’est une extrême dépression, une extrême angoisse. C’est l’idée que tout tourne autour de lui et que la personne va être réduite au rang d’objet. C’est ce qu’on appelle la réification, "res", la chose en latin. Les proches vont jouer un rôle extrêmement important au moment de la déprise, c’est-à-dire la sortie de l’emprise, qui, là encore, va être extrêmement compliquée, mais en tout cas, la victime ne peut pas le faire seule.Les législateurs ont introduit la notion de contrôle coercitif. En quoi ce terme est plus adapté selon vous, ou pas d’ailleurs, au terme d’emprise ?Alors, l’emprise, c’est un phénomène que tout le monde comprend. Le contrôle coercitif, c’est qu’on va partir de la situation de la victime et on va dire que c’est elle qui est dépendante, et on va mettre la victime au centre pour qu’elle puisse s’en sortir. C’est quelque chose qui est extrêmement intéressant puisqu’on ne part pas de l’auteur, mais on met bien la victime au centre du dispositif. Vous savez, on accompagne 172 000 femmes victimes de violences conjugales sur le territoire métropolitain et ultramarin en France. On voit ces phénomènes qui sont extrêmement compliqués, puisqu’après, ça va être un chantage économique, affectif, avec les enfants… Tout va prendre l’idée que la femme, si elle veut partir, elle se retrouvera seule et elle se retrouvera coupée du monde. Ce phénomène d’emprise est extrêmement pervers. Il est extrêmement lent, mais en tout cas, il va vider totalement la victime de toute ressource que chaque personne a en elle. C’est pour ça que le contrôle coercitif est une notion qui est la bienvenue.Est-ce que les policiers sont suffisamment formés pour détecter ces phénomènes d’emprise quand on veut porter plainte ? On arrive au commissariat, on n’a pas forcément des bleus, on n’a pas forcément des traces de coups, ce sont des blessures invisibles. Est-ce que les policiers savent aujourd’hui accueillir ces plaintes ?À partir du moment où une victime dépose plainte, la déprise a commencé et c’est plutôt une bonne nouvelle. La problématique, c’est justement d’amener la victime à déposer plainte ou de repérer suffisamment en amont pour éviter que ce phénomène d’emprise ne s’accentue. Et alors qu’on arrive au féminicide, il y a encore quelque chose de plus pervers qui est le suicide forcé. Ce qu’il faut bien comprendre, c’est qu’aujourd’hui le suicide forcé, c’est un millier de femmes qui vont être victimes de ce suicide forcé et qu’on ne détecte pas. Alors, est-ce que les policiers et les gendarmes sont suffisamment formés ? Aujourd’hui, il y a eu une formation considérable des forces de police et des forces de justice, peut-être encore insuffisante, mais en tout cas, les progrès sont énormes. Et aujourd’hui, ils ont à leur disposition, tout comme les associations du réseau France Victimes, une arme absolue que la directive européenne de 2012 nous a donnée : c’est l’évaluation individuelle, et c’est essayer de détecter si oui ou non les personnes sont victimes d’emprise parce qu’on va pouvoir mener des observations et des actes judiciaires qui vont être propres à protéger les victimes.Vu de l’extérieur, on se sent à l’abri de ça, on imagine que ça ne touche que des personnes fragiles, vulnérables, on a tort de penser ça ?Tout à fait, parce que l’emprise part de l’auteur qui va mettre en place un stratagème et un processus. Et n’importe quelle personne peut tomber dans l’emprise. J’ai le souvenir d’un couple de chirurgiens dont la femme était sous emprise et qu’elle ne s’en rendait même pas compte, à tel point qu’elle n’avait même plus de compte bancaire. Vous voyez qu’en fin de compte, l’emprise touche l’intégralité de la société et toute personne peut tomber dans les phénomènes d’emprise, tout comme les phénomènes sectaires. On voit bien aujourd’hui des célébrités qui sont dans ces phénomènes-là, et donc aujourd’hui, nul n’est à l’abri. En revanche, ce qui est possible, c’est que plus vite on accompagne les personnes, moins les victimes sont seules, plus elles vont pouvoir sortir de ce processus et plus elles vont pouvoir dénoncer leur auteur. Et c’est ça qui est important aujourd’hui.Justement, si ça nous arrive, quel est le premier geste à adopter ? Parce que vous expliquez bien que c’est une longue descente aux enfers, il faut pouvoir s’en sortir le plus rapidement possible, plus on attend, plus c’est compliqué.La première chose, c’est de déposer plainte. Et après, il y a des possibilités, notamment des ordonnances de protection, des ordonnances d’interdiction d’entrer en contact. On a les "téléphones Grave Danger". Tous ces processus et tous ces actes vont être de nature à protéger la victime. L’idée, c’est d’éloigner et de faire comprendre à la victime qu’elle a été trahie. C’est notamment l’un des éléments de la déprise. La deuxième chose, c’est l’éloignement, et c’est lui donner ce sas de respiration, cette idée selon laquelle elle va pouvoir reprendre une vie normale sans son conjoint, avec quand même des progrès considérables pour elle. Et il y a toute la question des enfants qu’il ne faut pas négliger parce que là aussi, eux vont subir des traumatismes. Il faut les considérer comme des victimes et il faut qu’ils soient accompagnés. Et j’ai envie de dire que les proches peuvent jouer aussi un rôle considérable. Ils peuvent alerter. Aujourd’hui, on a des possibilités d’aider les personnes. Les médecins également de premier recours disposent aujourd’hui de tout l’arsenal juridique, notamment par des recommandations de la Haute Autorité de Santé pour protéger les victimes. C’est l’affaire de tous et ce qu’il faut, c’est parler aux victimes et leur dire qu’elles ne sont pas seules.On a beaucoup parlé des victimes, qu’est-ce que ça dit de la personnalité de l’auteur ce phénomène d’emprise ?L’auteur est quelqu’un d’extrêmement dangereux parce que c’est un manipulateur et c’est quelqu’un qui va dans le cadre de phénomènes et d’actes de perversion. La stratégie de défense, c’est : "Moi, je suis aimant, et c’est elle qui me trahit, je ne suis pas exclusif pour elle". Donc, ces auteurs-là, il faut également les accompagner, il faut les soigner, il faut leur faire prendre conscience de ce qu’ils produisent sur la société et sur les victimes. En tout état de cause, tout cela nécessite des moyens, tant pour les auteurs que pour l’accompagnement des victimes. Je rappelle que nous demandons aujourd’hui 7 millions d’euros parce que nous avons besoin de psychologues, de juristes…
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