En novembre prochain, les équipes de la start-up espagnole Legit.Health s'envoleront vers la Silicon Valley. Non pas pour y ouvrir des bureaux, mais pour représenter le Pays basque espagnol lors de la finale mondiale de la Startup World Cup, l'un des concours d'innovation les plus prestigieux au monde. Là-bas, l'équipe affrontera des start-ups innovantes venues du monde entier. Le moment venu, Andy Aguilar, cofondatrice de l'entreprise, disposera de quatre minutes pour convaincre le jury des atouts de son système d'intelligence artificielle appliqué à la dermatologie. Son avantage ? Cette technologie est déjà utilisée dans les hôpitaux et les centres de santé publics. En d'autres termes, Legit.Health fonctionne et aide réellement les professionnels de santé.Le 6 novembre, une centaine de start-ups en lice s'affronteront pour remporter un prix d’un million de dollars d’investissement. Andy reconnaît toutefois que, pour elle, ce n’est pas le plus important. C’est avant tout un formidable tremplin pour implanter Legit.

Health sur le continent américain : "En ce moment, nous essayons de percer sur le marché américain, et le fait de nous être qualifiés pour cette finale nous ouvre énormément de portes. Pouvoir être présents dans la Silicon Valley, où se trouve tout l’écosystème des start-ups, et nouer des liens avec des organisations susceptibles de nous aider à y implanter Legit.Health représente une opportunité énorme. Nous espérons bien sûr remporter le prix, mais le simple fait d’être là où nous allons nous trouver constitue déjà une immense victoire pour nous", explique-t-elle à RTVE au cours d’un appel vidéo. Elle le dit avec fierté, car ce projet est né d’une nécessité absolue, après qu’Andy elle-même, en tant que patiente, a identifié les problèmes qui minent les soins dermatologiques depuis des années : "J’ai passé des années sans recevoir de diagnostic correct et avec des traitements qui ont fini par causer d’autres problèmes et laisser des séquelles durables. Je sais ce que c’est que d’attendre une consultation sans trouver de réponses", se souvient-elle.Un système de santé espagnol confronté à une pénurie de dermatologuesDes listes d’attente dépassant les 120 jours. Dans certaines communautés autonomes d'Espagne, ce délai peut même s’étendre à plus d’un an. Voilà comment Andy résume en quelques mots une partie du système de santé qui fonctionne au ralenti. "Nous sommes confrontés à une pénurie de dermatologues. Notre objectif initial était de mettre en lumière ce problème afin de déterminer comment notre technologie pourrait contribuer à former des médecins non spécialistes et à réduire ce goulot d’étranglement." Lorsqu’on évoque les affections cutanées, la plupart des gens pensent à des problèmes tels que l’acné ou la dermatite, mais derrière ces imperfections se cache tout un univers pouvant receler des maladies potentiellement mortelles. Le mélanome, par exemple, est l’un des cancers dont le pronostic est le plus sombre s’il n’est pas diagnostiqué à temps. "On pense souvent que la dermatologie ne traite que des problèmes superficiels, mais on oublie que le cancer de la peau existe. Dans le cas du mélanome, tout retard dans le diagnostic réduit considérablement le taux de survie", explique la fondatrice de Legit.Health.Un deuxième avis en quelques secondesLe logiciel développé par Legit.Health n’a pas pour objectif de se substituer aux décisions cliniques d’un dermatologue ni d’établir un diagnostic définitif, mais plutôt d’aider à déterminer quels patients doivent consulter un spécialiste plus rapidement et lesquels peuvent être pris en charge en médecine générale. Cette décision est prise en quelques secondes, simplement en prenant une photo de la lésion cutanée avec un téléphone portable. L’algorithme analyse l’image et la plateforme évalue les pathologies possibles, délimite la zone touchée et calcule la gravité à l’aide d’échelles cliniques utilisées en dermatologie. "L’important, c’est que nous ne nous contentons pas d’aider à identifier la pathologie dont une personne pourrait souffrir. Nous évaluons également sa gravité. Cette information modifie complètement le parcours de soins. Et cela ne s’arrête pas là : nous pouvons continuer à suivre l’évolution de la pathologie pendant le traitement."Andy Aguilarà RTVE Fondée en 2020, après plusieurs années de recherche, l’entreprise avait dès le départ une feuille de route claire : veiller à ce que les patients soient orientés plus rapidement vers le bon spécialiste et, parallèlement, réduire le recours aux évaluations subjectives lors du suivi des pathologies, aidant ainsi le personnel médical à avoir davantage confiance en ses diagnostics. "Ils peuvent se tromper, car certaines affections cutanées se ressemblent beaucoup.

Et il y a un autre problème : le temps qu’il faut parfois pour se rendre compte qu’un traitement ne fonctionne pas. Notre technologie permet d’éviter tout cela", car, comme l’explique Andy Aguilar, "c’est un domaine où le nombre de diagnostics possibles est très élevé" et l’œil humain peut avoir du mal à distinguer une affection cutanée d’une autre. Legit.Health analyse plus de 320 affections dermatologiques. C’est cette capacité d’analyse qui distingue l’entreprise de la concurrence, car "bon nombre de nos concurrents se concentrent exclusivement sur le cancer de la peau. En plus de couvrir des centaines d’affections et de fournir un diagnostic, nous nous attachons à évaluer la gravité de l’affection. Il ne suffit pas de savoir de quoi souffre le patient ; il faut également décider comment le traiter et quelle doit être la prochaine étape."Une plateforme entraînée à partir de centaines de milliers d'imagesAprès sept ans, les résultats de Legit.Health sont désormais mesurables. L’utilisation de la plateforme en médecine générale a permis de réduire de 30% les orientations vers des dermatologues : "Auparavant, les orientations vers des consultations dermatologiques étaient rares, car les médecins généralistes ne pouvaient pas se prononcer avec certitude. Aujourd’hui, nous constatons que bon nombre de ces cas peuvent être résolus sans qu’il soit nécessaire de consulter un spécialiste. À elle seule, cette réduction diminue considérablement l’incertitude tant pour les médecins que pour les patients", explique le cofondateur de l’entreprise. Avec un taux de précision de 90%, le système continue d’évoluer à mesure que de nouvelles données y sont intégrées. "C’est comme pour tout le reste. Un médecin qui voit de l’acné tous les jours sait d’un seul coup d’œil de quoi il s’agit. Si de nouvelles affections plus rares apparaissent, celles que l’on n’a pas l’habitude de voir, alors nous avons encore beaucoup de travail devant nous", explique Andy Aguilar. L’équipe se concentre désormais davantage sur la détection d’autres affections qui ne relèvent pas de la dermatologie, mais qui se manifestent sur la peau, comme les ulcères diabétiques ou les escarres. L’entraînement à l’aide de centaines de milliers d’images cliniques se poursuit, principalement pour améliorer la précision chez des patients d’âges, d’origines et de teints de peau différents.Une technologie implantée dans plusieurs hôpitaux espagnolsPeu à peu, cette technologie a été intégrée dans les établissements de santé. Cela n’a pas été une tâche aisée, car cela implique de gérer des systèmes technologiques complexes et disparates, de s’y retrouver dans les processus réglementaires et, une fois tous ces obstacles surmontés, de convaincre des professionnels de santé habitués à suivre des méthodologies rigoureuses. En Espagne, par exemple, elle a déjà été mise en œuvre au sein du Service de santé de la principauté des Asturies (Sespa) ; des travaux ont débuté en Aragon ; et, dès le départ, une collaboration a été établie avec l’hôpital de Torrejón à Madrid. Des professionnels de centres du Pays basque, tels que l’hôpital universitaire de Cruces et l’hôpital universitaire de Basurto, ont collaboré à la validation de ce système de détection des pathologies. Bien que l’Espagne reste leur principal marché, ils sont désormais également présents dans d’autres pays européens tels que la Pologne, l’Italie et le Royaume-Uni. "Nous nous sommes considérés comme une entreprise mondiale dès le tout début. Notre objectif est de nous développer et d’atteindre les quatre coins du monde", explique Andy Aguilar.Le fait de détenir une certification médicale de l’Union européenne a été essentiel à cette expansion : "C’est un avantage à bien des égards. Ce n’est pas facile à obtenir. Nous parlons ici du secteur de la santé, mais en tant que patient et en tant que médecin, je me sentirais plus rassuré de savoir que les traitements basés sur la technologie dont nous bénéficions sont certifiés, que ce que vous utilisez et ce dont vous tirez profit est correctement réglementé." Outre-Atlantique, l’entreprise a commencé à s’implanter au Brésil.En route pour conquérir les Etats-UnisL’équipe de Legit.Health est consciente de l’importance de pénétrer le marché américain, qui représente une part importante des investissements mondiaux dans les technologies de santé, mais qui constitue également l’un des environnements réglementaires les plus exigeants. La certification européenne est un atout, mais elle ne suffit pas. "Cela ne facilite pas l’entrée en soi, car les procédures sont différentes, mais on ne part pas de zéro. Une grande partie de ce qui a déjà été validé peut être reproduit", explique Andy. Le fait d’avoir atteint la finale de la Startup World Cup constitue un formidable coup de pouce pour leur expansion. Outre la possibilité d’atteindre davantage d’investisseurs, c’est la clé pour nouer des contacts au sein de l’écosystème américain de l’innovation dans le domaine de la santé. "Nous pensons qu’une fois que nous y serons, davantage de portes s’ouvriront en Amérique latine. Ce sera un long processus, car chaque pays a ses propres procédures d’autorisation réglementaire, mais c’est notre prochaine grande étape", ajoute-t-elle, soulignant que le plus grand défi pour les start-ups n’est parfois pas le développement technologique, mais la gestion de chacune des procédures de certification. Cette plateforme est appelée à devenir une référence en dermatologie, notamment en Europe et dans les Amériques. Ce projet est né d’une expérience personnelle. Avant de lancer son entreprise, Andy Aguilar a dû faire face à de longs délais d’attente, consulter de nombreux dermatologues et recevoir des diagnostics contradictoires. Ces expériences ont changé le cours de sa carrière professionnelle et ont également amélioré la qualité de vie de milliers de patients. Tout cela a été rendu possible grâce à la mise à disposition des médecins d’un outil intelligent qui les accompagne comme un collègue de confiance.Un article publié initialement par Manuel González (RTVE) le 5 août 2026 à 7h05. Traduit et édité pour franceinfo par Alice Kouri.