En août 1976, Pierre-Albert Blain a 18 ans quand il découvre Mont-de-Marsan, capitale des Landes. Moins de 26 000 habitants à l'époque, une ville de garnison et de rugby dont il a gardé un vif souvenir. "À peine arrivé, je ressors de l'hôtel pour acheter des cigarettes. J'avais les cheveux longs, des boucles d'oreilles, des bottes américaines et un blouson en cuir. Je descends la rue principale. Et là, il y a des jeeps de la police militaire, des filles et des gitans. Et tout le monde me regarde de travers, parce que pour eux, je suis un hippie dégénéré ! J'ai cru que je ne reverrai jamais mon hôtel ! "Pierre-Albert Blain vient de traverser la France. De Paris à Mont-de-Marsan, sans autoroute... Un road-movie interminable, juste pour écouter du rock. Pas celui de Genesis ou Yes, les mastodontes que tout le monde écoute en 1976. Lui préfère la scène underground et les clubs parisiens. "Les concerts au Gibus, il y avait 150 personnes, raconte-t-il. C'était vraiment un tout petit milieu, une mouvance." Pierre-Albert a pris la route des Landes parce que certains de ses groupes favoris, les Pink Fairies et les Ducks de Luxe, sont annoncés en concert dans les arènes de ce bout du monde. L'autoproclamé "1er festival punk rock européen" deviendra mythique. Le flyer du "premier festival punk rock européen", à Mont-de-Marsan, en 1976. (DR) Le 21 août 1976, dans ces arènes plutôt habituées aux courses de vachettes, les "meilleurs groupes 'punk' mondiaux" vont se succéder, de midi à 3 heures du matin, devant quelques centaines de spectateurs. Sur l'affiche, le mot "punk" est entre guillemets. Et pour cause. "En fait, il n'y avait pas grand-chose de punk à ce festival, c'était trop tôt !", se souvient Pierre-Albert Blain. "Dans le public, du cuir, mais certainement pas de crêtes à l'iroquoise, ça n'existait pas. Et les groupes jouaient majoritairement ce qu'on appelait à l'époque du 'pub-rock' anglais ou du rock underground français".Côté anglais, Eddie & the Hot Rods ou Tyla Gang. Côté français, Little Bob Story, Bijou, le groupe de rock préféré de Gainsbourg, ou l'acteur Jean-Pierre Khalfon et son Rock Chaud. Seul The Damned, qui ne figurait même pas sur l'affiche au départ, peut vraiment être qualifié de "punk". Avoir accolé le mot à cette avant-garde disparate, c'est le coup de génie de Marc Zermati, l'un des organisateurs du festival. Disquaire aux Halles, producteur, directeur du label Skydog Records, il sera le pape de la révolution punk en France. Avant tout le monde, il a senti monter le mouvement à Londres et New York. Mais pourquoi diable organiser un festival visionnaire dans une ville aussi improbable ? Les arènes du Plumaçon où ont eu lieu les deux éditions du festival punk de Mont-de-Marsan, en 1976 et, ici, en 1977. (MICHEL ARTAULT / GAMMA-RAPHO) "Pourquoi Mont-de-Marsan ? Parce que mon père était au comité des fêtes, donc je pouvais avoir les arènes gratuites !", rigole André-Marc Dubos. "Dudu", c'est le rocker local sans qui rien n'aurait été possible. Régulièrement, il monte à la capitale se fournir en "imports" à l'Open Market, la boutique de Marc Zermati. Ils ont sympathisé. Et avec son copain Alain Lahana, Toulousain de naissance, "Dudu" a fait tourner dans le Sud-Ouest quelques protégés du disquaire parisien. Mais il rêve d'un festival, "parce qu'il ne se passait jamais rien à Mont-de-Marsan". De fil en aiguille, la décision est prise, en avril 1976."Ça s'est lancé comme ça, j'ai demandé les arènes, je ne sais plus si j'ai dit que c'était pour du rock", hésite André-Marc Dubos. "Au début, il a menti, je crois", précise Betty Dunouau. La disquaire de Mont-de-Marsan, branchée rock elle aussi, était bien sûr dans le coup. "Les gens s'inquiétaient, alors il a parlé de jazz !". Le temps manquait, "on a booké les groupes qu'on pouvait, se souvient Alain Lahana, et on a décidé de faire venir les Anglais de Londres en bus !". Une organisation brinquebalante, jusqu'au dernier moment : en juillet, la préfecture tente de tout annuler. "On leur a dit qu'on ne pouvait pas prévenir les gens, qu'ils allaient se retrouver avec des jeunes désœuvrés dans les rues ! Ils ont cédé." Le premier festival estampillé "punk" aura bien lieu dans les Landes ! Dave Vanian, le chanteur de The Damned, sur la scène de Mont-de-Marsan. L'une des rares photos de sa prestation en 1976. (DANIEL CHEYMOL) Le concert de The Damned, cet été-là, lance officiellement le mouvement punk en France. "Et c'est dans ce fameux bus qu'ils ont rencontré le producteur de leur premier single", rappelle Alain Lahana, "c'est quand même marquant !". Tout comme la présence dans le public de Ian Curtis, futur chanteur de Joy Division, un détail devenu légendaire. Mais cette dimension historique n'apparaîtra qu'après coup. "C'était génial et osé de rassembler les rares amateurs de cette musique à l'époque," salue Pierre-Albert Blain. "Mais la sono était naze, il y avait du larsen... Et à part un ou deux groupes anglais bien rodés, ça ne jouait pas super bien en fait." Il ne reviendra pas l'année suivante.Car la fine équipe, auréolée de ce premier succès très relatif, est bien décidée à remettre le couvert. Cette fois, le maire se braque. "On a présenté une liste de jeunes aux élections pour lui mettre la pression", rigole Marc-André Dubos. "Notre programme, c'était surtout le festival. Il a fini par céder." Reste à convaincre le commissaire de police. "Coup de bol, il était pied-noir, comme Marc Zermati. Ça s'est arrangé entre eux à l'amiable." Si les autorités sont un peu crispées, c'est qu'à l'été 1977, le punk a pris du galon. Les Sex Pistols ont inventé le "No Future" et font scandale en Grande-Bretagne. La télévision s'intéresse désormais à ce "phénomène social" et annonce le festival des "paumés" de Mont-de-Marsan.Paradoxalement, la mauvaise presse des punks a plutôt aidé les organisateurs. "Les groupes anglais commençaient à être sérieusement censurés là-bas", explique Marc-André Dubos. "Du coup, ils étaient contents de venir, ça ressemblait à des vacances pour eux." Manquent les Sex Pistols, mais The Clash, The Damned ou The Police, un trio encore inconnu de "hard-rock punk anglais", selon la presse, ne se sont pas fait prier."En y repensant, c'est dingue, on a fait venir Police pour 110 livres sterling", détaille Alain Lahana. Les Damned, c'était 80 livres et les Clash 600, c'étaient les têtes d'affiche." Outre les punks et apparentés, les groupes de pub-rock de la première édition ont tous refait le voyage. Et le clan français compte de nouveaux invités qui feront date : les Bordelais de Strychnine, futurs inspirateurs de Noir désir, ou Shakin' Street, avec Louis Bertignac et Corine Marienneau, qui fonderont bientôt Téléphone. L'affiche du deuxième festival punk de Mont-de-Marsan, 5 et 6 août 1977. (DR) L'affiche séduit près de 5 000 spectateurs, plus qu'attendu. Lunettes noires et épingles à nourrice de rigueur, pendant deux jours cette fois. Dans les arènes, la sono est meilleure qu'en 1976. La musique aussi. "C'était plus punk qu'en 1976", reconnaît Marc-André Dubosc. "Il y avait des groupes anglais comme les Maniacs ou les Rings, qui n'ont pas percé ensuite, mais qui ont fait sensation." Pas autant que The Damned, dont le chanteur, habillé de noir et fardé de blanc, livre une prestation vampirique et hallucinée.Quant aux Clash, très attendus après la sortie de leur premier album, ils ne déçoivent pas. "C'étaient nos nouveaux Beatles. Le meilleur concert de ma vie", dira plus tard, admiratif, le guitariste Henry Padovani, éphémère membre de Police. Les quelques équipes de télé présentes ont plutôt filmé l'après-midi. Mais un spectateur a capturé en Super 8 quelques moments de ce concert devenu mythique.En centre-ville, aussi, l'ambiance est un peu plus punk qu'en 1976. "Il n'y avait pas pléthore d'hôtels à Mont-de-Marsan, on devait faire des roulements dans les chambres, le groupe qui arrivait en virait un autre", se souvient Alain Lahana, "mais de toute façon, personne ne pensait à se coucher. À part Marc Zermati, coincé dans sa chambre par une crise de goutte." À la terrasse de l'hôtel du Sablar, transformée de fait en poste de commandement du festival, la bière coule à flots.Il y aura pourtant peu de dégâts à déplorer : une porte des arènes enfoncée et un début d'incendie chez Betty la disquaire. "Le batteur des Damned, Rat Scabies (rat galeux), a tenté de mettre le feu parce que j'avais mis en vitrine des affiches de tous les groupes sauf eux. Mais bon, celui-là, il cherchait toujours une ânerie à faire. Pendant le concert des Clash, il lançait des boules puantes !" Les Montois craignaient de voir leur ville ravagée par une horde sauvage. Le bilan final est plutôt potache. Des festivaliers devant la boutique de disques de Betty, en 1977. (DANIEL CHEYMOL) Les punks ont été sages, mais la mairie ne voudra plus entendre parler du festival. Il ne renaîtra qu'après une alternance politique en 1983. Son nom attire alors les plus grands successeurs des premiers groupes punk : Nina Hagen, Siouxsie and the Banshees, Echo and the Bunnymen ou Killing Joke. Mais les grandes heures du mouvement sont révolues, Mont-de-Marsan n'est plus qu'un festival de rock comme un autre.André-Marc "Dudu" Dubosc abandonne en 1986, après trois ultimes éditions.
Les deux premières ont changé sa vie : il est devenu disquaire et s'est associé avec Betty. "On faisait de tout, mais le rayon punk, les gens venaient d'assez loin pour le voir, c'était notre spécialité !". L'épopée a aussi marqué Alain Lahana. "
Ça m'a fait prendre un sacré virage : regardez les artistes avec qui j'ai travaillé après ! " Lui qui avait débuté avec des groupes de jazz-rock est devenu le tourneur en France d'Iggy Pop, Patti Smith ou David Bowie. "Je n'ai jamais été punk," dit-il aujourd'hui, "mais je n'ai jamais oublié ce que dégageaient tous ces groupes à l'époque. Cette énergie dingue, incroyable... C'était ça, le punk."

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