Si la réalité peut attendre pour les Strokes, l’exploration artistique, elle, bat son plein dans leur nouvel album Reality Awaits, sorti vendredi 24 juillet. Fondé en 1998 par Julian Casablancas, Nick Valensi, Albert Hammond Jr, Nikolai Fraiture et Fabrizio Moretti, le groupe new-yorkais sort d’une pause de six ans après son dernier projet, The New Abnormal, en 2020. Depuis les années 2000, le quintette impose sa vision d’un rock moderne aux influences pop, électroniques et expérimentales poussé à son paroxysme à l’aube de la sortie de ce dernier album.En quarante-deux minutes, les neuf titres dressent un univers sombre dans lequel le chanteur, Julian Casablancas, plus désinvolte que jamais, et ses amis s'aventurent dans un registre musical postmoderne et novateur pour le groupe où l’autotune est au centre de l'attention. Critiques d’un système capitaliste et consumériste, les Strokes livrent un discours politisé d’une société tristement dépeinte. En démarrant par le morceau Psycho Shit pour ouvrir leur projet apocalyptique, ambiance "Vincent Malloy" de Tim Burton, gothique et pesant, le groupe s’en donne à cœur joie. Exit les mélodies lumineuses et enjouées qu'on pouvait leur reconnaître sur d'autres albums. Ici, "nous apprenons à mourir pour apprendre à vivre", attaque Julian Casablancas avant de retrouver un ton plus agressif : "Mais l’ignorance n’est pas une surprise", "Nous sommes tous morts", chante-t-il comme un manifeste, semblant flotter entre humain et machine. Critiquée dès la sortie des deux premiers singles, l'idée de jouer – intensivement il faut le reconnaître – sur la déformation de la voix participe aux propos du projet musical. Elle traduit un monde désabusé, qui perd en authenticité, en repères et où l'individu se confond dans son identité.Dans la continuité de leur engagement, les Strokes ont par ailleurs profité de leur programmation à Coachella, festival californien, pour lancer un message politique et diffuser, sur scène, un montage faisant la liste des interventions étrangères et des guerres menées par les Etats-Unis. Ils ont projeté les portraits d’autres dirigeants mondiaux dont la mort ou la destitution aurait été attribuée aux USA. Peu étonnant, donc, de se servir d’un tel morceau, porté sur des thèmes comme la violence, pour donner un avant-goût de ce qui va suivre.Obéir ou se taire ?Derrière la noirceur des sons s'exprime surtout une critique anticapitaliste du modèle économique actuel. Les New-Yorkais s’en prennent à une société où tout semble répondre à une logique marchande. Going Shopping en est l’exemple le plus évident. Sous des airs presque dansants, alimenté par un clip déjanté, c’est une société happée par le consumérisme qui est dépeinte. Incapable d’échapper à ce système, même lorsque Casablancas s’imagine "fuir à la campagne", il ne rompt jamais vraiment avec la mécanique aliénante. Ce thème irrigue d’autres morceaux. Dans Going to Babble on, une succession d’injonctions est posée, évoquant un monde où chacun rend compte d’une performance, connecté et conforme à ce qu’"ils"
attendent : "Oublie les choses qu’ils ont faites", "Obéis à ce qu’ils disent", "Fais-le arriver sur mon bureau à temps".Autre inquiétude, la dépendance croissante aux nouvelles technologies et la surconsommation numérique. Composante qui justifie d’autant plus l’usage de l’autotune, omniprésent et insistant. La bande de rockers en fait un outil narratif : déshumaniser son chant pour en faire une plainte robotique, au service des sujets servis sur Reality Awaits.Lonely in the Future résume parfaitement cette idée. Derrière un titre qui évoque l’avenir se cache plutôt une réflexion sur le présent et comment naviguer entre souvenirs et algorithmes qui finissent par brouiller le rapport au temps. Le groupe évoque aussi l’intelligence artificielle, sur le morceau Liar’s Remorse, citée non comme un outil mais plutôt comme une personne dont il faudrait écouter les ordres : "Listen to the AI tell you what to do". Jusqu’aux bruits de jeux d’arcade qui ferment le titre, tout donne l’impression que le monde réel s’efface pour laisser place à autre chose.Pourtant, les Strokes n’en oublient pas leurs anciennes mélodies. Si Reality Awaits est un album qui multiplie les expérimentations sonores, le groupe d’amis reste accroché à ses riffs tranchants, mis en avant dans Dine n’ Dash, offre une respiration plus mélancolique au milieu du disque avec Falling Out of Love, pour terminer avec une lueur d’espoir sur Tyrants of the Mellow Moon. Le morceau sonne comme un cri de résistance. Casablancas, optimiste révolté, évoque la perspective d’une autre chance, d’un moment de soulèvement pour faire évoluer les choses. Cet album serait la première pierre de l’édifice.

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