Eric Cantona a grandi à Marseille, dans une famille où les convictions, les engagements et les mots comptent autant que le sport. Chez lui, on apprend très tôt qu'il vaut mieux être debout plutôt que de suivre le mouvement. Il a passé ses après-midi à jouer au football entre les immeubles et sur les terrains improvisés pour façonner cette créativité.
franceinfo : Est-ce que le football a été votre premier langage ?
Eric Cantona : Oui, le football a été très important pour moi dans le sens où j'ai fait un documentaire sur le football et l'immigration. En fait, les plus grands footballeurs de l'histoire du football français viennent tous de différentes vagues d'immigration. Le football, c'est ça, pour moi, c'est un exemple pour la société. Le football, c'est un sport populaire, souvent pratiqué dans les quartiers pauvres, on n'a besoin de rien, ou pas grand-chose dans tous les cas. Quand on n'a pas de ballon, on le fabrique avec une paire de chaussettes et du scotch, parce que de toute façon, si on ne met pas le scotch, il y a toujours un moment où ça va se défaire.Il y a une personne qui a beaucoup compté pour vous, c'est votre grand-père maternel, réfugié espagnol. Il a fui la guerre civile et il vous a longtemps raconté des récits très forts. Est-ce que les histoires familiales ont nourri votre regard sur le monde ?Ce genre d'histoire, il ne racontait pas mon grand-père et on est en train de faire un documentaire sur la Retirada, quand les républicains espagnols ont franchi la frontière et ont passé les Pyrénées à pied en février 39. Ils sont arrivés dans les camps de réfugiés où on attendait 15 000 personnes et ils étaient 300 000. Mon grand-père, avant de rejoindre l'armée républicaine, il était dans une milice, mais grâce à ce documentaire, on a pu rentrer dans les archives."Mes grands-parents venaient d'un village à 15 kilomètres de Barcelone. On y est allé étant petit, mais pendant 25 ans, ils n'avaient pas le droit d'y retourner."Eric Cantonaà franceinfoDonc on est allé là-bas à partir de 1975, mais on n'allait jamais à la plage alors que c'était à côté. Quand on a fait ce documentaire, on est allé dans les camps de réfugiés, on est allé sur la plage d'Argelès, avec des gens qui sont là pour raconter l'histoire. Et en fait, ils ont passé 2 ans là, sur le sable, sur la plage. C'est là que j'ai compris pourquoi ils ne nous emmenaient pas à la plage, parce que je pense qu'ils ne pouvaient plus le voir, le sable.Si vous pouviez observer l'enfant que vous étiez dans ce quartier de Marseille, qu'est-ce qui vous surprendrait le plus chez lui aujourd'hui ?Je ne sais pas, parce qu'en fait, j'ai adoré tous ces moments. J'ai adoré mon enfance là-bas, avec des belles choses, des choses un peu moins belles, mais toujours très intenses, dans le football et à l'école.Votre père a évolué sous vos yeux, avec ses couleurs, ses peintures, tout ce qu'il fabriquait finalement, ces fresques murales. Est-ce que le fait de l'avoir vu travailler a aussi développé ce sens de la créativité ?De l'avoir vu travailler et de l'avoir vu assis sur un fauteuil en train de rêver. Et il est encore comme ça, mon père, il a beaucoup travaillé, mais en même temps, il avait son petit truc pour pouvoir s'exprimer comme ça en peinture. L'odeur de l'essence de térébenthine, j'adore ça et encore aujourd'hui, je trouve que c'est exceptionnel. Ces moments où en voiture, il mettait la musique et il ne parlait pas, il rêvait. Mais ces moments aussi où on parlait beaucoup, ces moments où il écoutait de l'opéra. Je pense que tout le monde a grandi avec ces histoires, et tout le monde vit les choses intensément, de façon positive ou négative. Je crois que la pire des choses, c'est quand il ne se passe rien. Il y a toujours une odeur chez moi, toujours une odeur, des bonnes choses, l'essence de térébenthine, ou, dehors, la résine des pins, ou l'odeur de la cuisine. Chez ma grand-mère maternelle, quand on allait voir mes grands-parents, ils faisaient cuire, comme ça, dans le plat en terre, le lapin avec l'huile d'olive avec les pruneaux. Ce qui me surprendrait, c'est qu'un jour je me dise, mais c'est quoi cette enfance de merde que j'ai eue ? Si un jour ça me traverse l'esprit, c'est que ça va très très mal.
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