Le nouveau roman de François-Henri Désérable est une véritable épopée qui nous fait voyager de Dehli aux vignobles de Bourgogne, en passant par New York et les Iles Marquises, en compagnie d'un homme remarquable, capable de reconnaître à l'aveugle n'importe quel vin du monde en un clin d'œil. Arun cherche à apercevoir depuis le hublot de l'avion qui l'amène à Paris "l'endroit précis où la surface de la Terre s'arrondit". Il a sept ans et il arrive de Dehli.

Paris est en liesse. Une liesse qu'il croit un instant qu'elle lui est destinée. "Ces gens-là pouvaient parler de fromage pendant des heures. ". En réalité, le hasard l'a fait débarquer dans sa nouvelle vie à l'autre bout de la planète le 12 juillet 1998. Arun grandit en Bourgogne entre un père restaurateur et une mère adepte de yoga, ses parents adoptifs. Mais c'est surtout avec Margot, et son père viticulteur, que le sarment de sa nouvelle vie s'enracine.

En dégustant en cachette à l'âge de 12 ans un vin refusé par des clients "cons" du restaurant de son père, un monde infini s'ouvre à lui. Encyclopédie du vin en forme de roman d'aventuresFrançois-Henri Désérable aime s'emparer de l'histoire, celle avec un grand H mais aussi celle de la littérature, et de ses figures.

En 2013, il raconte dans Tu montreras ma tête au peuple, son premier roman, les derniers instants de dix têtes passées sous la guillotine pendant la Révolution française, de Charlotte Corday, à Marie-Antoinette, en passant par Danton, ou Robespierre. En 2017, il publie Un certain M. Piekielny, une enquête sur un personnage mystérieux, évoqué par Romain Gary dans La Promesse de l'aube.

En 2021, il décroche le Grand Prix du roman l'Académie française avec Mon maître et mon vainqueur, un livre inspiré de la relation tumultueuse entre Verlaine et Rimbaud, sur fond d'intrigue policière. Le voilà de retour dans cette rentrée littéraire 2026 avec une aventure en apparence plus légère. Formidablement documenté, ce nouveau livre de l'ancien hockeyeur professionnel relève à la fois du roman d'aventures et d'un manuel sur le vin pour les nuls.

À travers le destin de ce personnage habité jusqu'à la lie par sa passion, le romancier nous fait entrer dans les coulisses de ce vaste monde, de la fabrication à la dégustation, en passant par les ivresses et spéculations qu'il suscite. Robin des bois au palais d'orS'il attaque son sujet dans un registre burlesque pour narrer l'épopée de son héros du vin, le romancier en profite en sous-main pour peindre le monde, et ses vicissitudes, passées et présentes.

Derrière la chatoyance d'un millésime, c'est tout un système économique, un ordre mondial inégalitaire, et une humanité parfois bien sombre, qui sont donnés à voir. Cette fresque viticole navigue dans les pas d'Arun, des bidonvilles de Dehli, où les enfants escaladent les pentes d'une décharge géante pour gagner quelques roupies, aux salons new-yorkais dans lesquels des milliardaires dégustent des crus payés aux enchères plusieurs centaines de milliers de dollars.

"Ces gens-là n'entretenaient avec les grands vins qu'une relation purement comptable, ils ne s'intéressaient qu'à leur prix, à la fluctuation de leur cote : ils n'achetaient pas du vin pour le boire – quelle idée ! Autour de son héros, François-Henri Désérable nous offre une belle galerie de personnages, qu'il croque avec tendresse, avec humour, parfois aussi avec la dent dure.

Le romancier s'empare avec gourmandise du champ lexical œnologique "si pauvre, si peu inventif" qu'il retravaille à coups de métaphores pour restituer toutes les nuances et la richesse de ce breuvage séculaire, et toute la palette de sensations qu'il provoque dans le nez et sous le palais de son héros.

On se régale de cette immersion dans la "cave intérieure" d'Arun, dans les méandres de ses sensations gustatives et olfactives, qui sonnent, avec ses mots comme une épopée lyrique. Avec ce Palais, l'écrivain, bientôt 40 ans, signe un sixième roman aussi instructif que divertissant. "Le Palais" de François-Henri Désérable, éditions Gallimard, 401 pages, 23 euros. -H. Désérable, paru le 20 août 2026.

(GALLIMARD) Extrait : Plus il était précis, plus le monde s'ouvrait, et plus le monde s'ouvrait, plus l'émotion s'intensifiait. À mesure que le vin roulait dans sa bouche et caressait son palais, chaque arôme se fragmentait, se révélait habité par d'autres arômes plus ténus, plus enfouis, comme une matière fractale. L'arôme d'écorce d'orange, par exemple, ne restait jamais entier : il se divisait d'abord en orange amère, en orange douce, en orange sanguine.

Mais, à l'intérieur même de l'orange sanguine, d'autres voix s'élevaient : celle du zeste râpé à vif, ou bien celle du jus acidulé, ou celle encore, plus sourde et plus épaisse, de la pulpe macérée.

Et cette pulpe elle-même, si on l'écoutait bien, se fragmentait encore : elle contenait la note fermentaire d'un fruit sur le point de basculer dans l'alcool, le sucre trouble d'une compote oubliée, l'éclat vineux d'un kéfir d'agrumes, une pointe de zeste confit ; et chacune de ces nuances pouvait à son tour se subdiviser : cela n'en finissait jamais. " (Le Palais, page 31).