La guerre de Troie n'aura pas lieu : Jean Giraudoux avait eu beau l'espérer en réconciliant Hector et les Grecs, il échoua. Pierre Michon érotise à mort le récit d'Homère dans J'écris l'Iliade, pour une lutte sans merci entre sexe et littérature pendant que Christopher Nolan pulvérise l'Odyssée en grandiose et grandiloquent, sombre et naïf péplum hollywoodien. Les récits homériques peuplent toujours les imaginations.Olivier Rolin préfère, quant à lui, nous embarquer de la ville de Troie d'Ulysse et d'Hector vers les Gaza, Sarajevo et Marioupol de notre histoire contemporaine, car "la guerre de Troie est la mère de toutes les guerres", écrit-il... La Guerre éternelle, sa recherche de la Troie perdue est à la fois un livre d'histoire, de mythologie et le journal intime d'un voyageur. En librairie jeudi 20 août.Le récit des violencesDès les premières pages, Olivier Rolin impose le silence au lecteur. Les cadavres, les mères violées avant d'être assassinées, les guerriers rouges sanguins et les chevaux aux crinières en feu hantent le récit.

Personnels souvenirs de guerre sûrement : "Leurs hennissements affolés se mêlent aux cris de douleur ou de rage, aux cris d'effroi, au grondement de l'incendie : musique infernale que l'on oublie jamais si on l'a entendue une fois", écrit Rolin en début d'ouvrage.Bien des pages tournées après, Rolin nous débarque en 1937 et, par goût de l'anecdote guerrière, conte "une des plus terribles répliques modernes de l'Ilioupersis" (poème qui racontait la fin de la guerre de Troie). Nous sommes en Chine, l'armée impériale japonaise pénètre dans l'ancienne capitale des Ming et une compétition macabre débute entre deux officiers japonais : qui, le premier, arrivera à cent décapitations ? Et Rolin de raconter l'invasion d'une ville ceinturée de remparts jusqu'au fleuve : "La rive du Yangtsé est rouge et gluante de sang, des montagnes de corps, morts et blessés mêlés, sont arrosés d'essence et brûlés." C'est une orgie de sang, écrit l'auteur, puis vient le Guernica des nazis peint par Picasso et Hiroshima, la bombardée du nucléaire en passant par la tragique Dresde, Olivier Rolin comme exténué, épuisé de tant de massacres, conclut un chapitre par : "Là, vraiment, la convention du langage est impuissante." L'Encyclopédie des massacres et des cruautés pourrait compter bien des volumes. De Gaza à Sarajevo, les cités martyres ne manquent pas sur la carte du monde de Rolin.Et parfois des traits d'humour sur la vanité des combattants. Tel Echion, "pressé de commencer son boulot d'égorgeur", chute du cheval de Troie en ratant une marche de l'échelle. Il se tue et rate le saccage de Troie. Tout ça pour ça ! Rolin n'hésite jamais à traiter certains batailleurs d'imbéciles.Revenons à TroieLa Guerre éternelle est aussi un carnet de voyage vers cette mythique (pour une fois, le mot est juste) cité aux confins des Dardanelles. Ils s'appellent Ruy Gonzalez de Clavijo, ambassadeur du roi de Castille au XVe siècle, Jean-Baptiste Le Chevalier, un Manchois chercheur de sources dans la région de Troie (car l'Iliade raconte que deux sources, une chaude et une froide, bordaient la cité) et enfin au XIXe, le plus renommé Heinrich Schliemann, le découvreur et le destructeur de Troie, homme d'affaires, génie et escroc. Tous sont des obsédés de la cité perdue et maudite. Ils remuent ciel et terre, c'est un cliché (car, comme écrit Rolin, "il est bon d'employer de temps en temps une expression stéréotypée, comme un vaccin pour éviter de recommencer") à la recherche du site d'Homère.Sous la plume de Rolin, les aventures de Schliemann deviennent un récit épique du XXe siècle. L'archéologue parle une quinzaine de langues, aussi bien le latin et le grec, que l'espagnol, le français ou l'hébreu. Preuve de sa dévotion à l'Iliade, quand il épouse Sofia Engastromenou, la fille d'un commerçant athénien, qui lui donne, en 1871, une fille, il la prénomme Andromaque, et son fils portera le nom d'Agamemnon, en 1878. Pas si simple à porter. Portrait de l'archéologue allemand Heinrich Schliemann (1822-1890). (BRIDGEMAN IMAGES / AFP) Schliemann fouille, invente l'archéologie, découvre des cendres à Ithaque. Il prétend que ce seraient celles d'Ulysse et Pénélope. Entre goût de la publicité, sa propre publicité et passion effrénée pour la cité de Troie, son portrait par Rolin est fascinant.Car en fait un peu faussaire, l'archéologue, en fouillant frénétiquement, aura détruit plus de l'ancienne ville que découvert la cité de Troie. Il est obsédé par sa réussite ou hanté par le récit d'Homère. Ce n'est pas Rolin qui va le contrarier sur l'obsession de l'Iliade et le fait de marcher sur les ruines de Troie.Et Rolin dans cette odyssée ?Il est partout l'auteur dans ce récit. Au côté des combattants grecs, accompagnant Achille et Hector, poursuivant les ancêtres des archéologues, ou fouillant les livres savants pour en savoir plus. Il marche au milieu des coquelicots sanguins et des oliviers décharnés, dans la région de Troie que l'on pense aujourd'hui enfin révélée. Avec ses amis, il récite en grec bien sûr un chant "homérien". Et lui, pudique, raconte sa simple et intrépide Jane Birkin connue en 1995 dans le Sarajevo assiégé. Un autre dramatique siège, au côté de Troie.Enfin, il est là, marchant dans la cité retrouvée de Troie et il écrit : "On vit là où nous mènent nos rêveries, nos obsessions dans les paysages que dessinent touche par touche, jour après jour, d'incessantes lectures." La Guerre éternelle est un journal d'écrivain. Jamais loin de Troie se trouve le royaume d'Olivier Rolin, celui de la littérature et de l'histoire.Extrait :"Je ne peux me dissimuler que mon amour de l'Iliade risque de témoigner contre moi, selon les critères de jugement contemporains. L'Iliade, ce n'est pas une feel good story. Ce n'est nullement un hymne à la mort, on peut même y voir plutôt une exaltation de la pitié, mais tout de même la mort y est obsédante, "la mort qui tout achève", télos thanatoio, "la mort rouge et l'impérieux destin", porphuréos thanatos kai moïra krataiè. Mort des hommes, mort annoncée d'une cité. La lecture que je fais aujourd'hui de l'épopée est évidemment bien différente de celle que j'en faisais avec l'enthousiasme naïf et quelque peu belliqueux, et l'optimisme aussi, de mes vingt ans. Sans doute mon héros, autrefois, était-il Achille, à présent c'est Hector, le guerrier mélancolique qui sait obscurément sa cause perdue : "

Je le sais en mon âme et mon cœur : un jour viendra où elle périra, la sainte Ilion." Le sentiment de faire partie d'un monde en voie de disparition est sans doute un travers de l'âge que j'atteins, je veux bien qu'il ne soit pas sans ridicule, je veux bien en accepter ma part."Olivier Rolin, La Guerre éternelle, collection Blanche Gallimard219 pages, 20 euros et 14,99 euros en e-book Couverture de l'ouvrage d'Olivier Rolin, "La Guerre éternelle". (DR)