A 4000 kilomètres de Zeebruges, une péninsule dans le grand Nord russe : Yamal. Là-bas, le mercure reste bloqué en moyenne à - 10,5 degrés. Entourée par les glaces de la Sibérie et en bordure de l’océan Arctique, l’une des deux plus grandes usines russes de production de gaz naturel liquéfié (GNL) poursuit ses activités, malgré la guerre lancée par la Russie contre l’Ukraine, le 24 février 2022. Depuis ce port, 136 méthaniers ont rejoint les côtes européennes depuis le début de l’année 2026 pour continuer d’alimenter l’Union en gaz russe. Parmi ceux-là, 37 cargaisons sont arrivées au terminal gazier de Zeebruges, le port qui en reçoit le plus, selon une étude réalisée par l’ONG environnementale allemande Urgewald. Des chiffres confirmés par les données officielles belges publiées par le SPF Économie : 'Sur les six derniers mois, le GNL arrivé à Zeebrugge par méthaniers provenait pour 49% de Russie, 36% des États-Unis et 7% du Qatar.' Sur les deux derniers mois, ces proportions sont encore plus importantes : 75% en juin, toujours selon le SPF, et même 100% en juillet, cette fois selon les calculs du média américain Bloomberg. Si ces proportions restent élevées, elles doivent toutefois être nuancées. Ces derniers mois, les importations de GNL russes vers la Belgique diminuent en valeur absolue, car notre pays réduit progressivement ses achats à la Russie. Cette source d’importation n’est plus que 3e (5 TWh) en juillet, derrière l’arrivée du gaz par pipeline depuis la Norvège (14,9 TWh) et le Royaume-Uni (11,8 TWh). Il n’en reste pas moins que le GNL représentait encore 7,1% de l’énergie primaire consommée en Belgique en 2025 et que, cette année, Moscou reste notre principal fournisseur en gaz naturel liquéfié. A l’inverse, dans l’ensemble de l’Union européenne, les importations de molécules russes augmentent depuis le début de l’année. 'L’Union européenne n’a jamais autant importé de gaz russe, avec un record en janvier 2026, une hausse même de 17% entre mars et mai 2026', constate David Rigoulet-Roze, chercheur à l’Institut français d’analyse stratégique et rédacteur en chef de la revue Orients Stratégiques. Cette augmentation est à voir par rapport au premier semestre 2025. Si l’on regarde à plus long terme, la Commission européenne indique avoir réduit les volumes de gaz russe importé de 152 milliards de mètres cubes (m3) en 2021 à 36 milliards de m3 en 2025. Mécaniquement, ça alimente la machine de guerre russe contre l’Ukraine. On estime qu’avec la hausse sur les achats, ce serait près de 60 millions d’euros par jour pour la Russie. Le problème, c’est qu’on ne peut pas faire autrement. David Rigoulet-Roze, chercheur à l’Institut français d’analyse stratégique Toujours selon les chiffres d’Urgewald, les importations européennes depuis Yamal ont rapporté 5,96 milliards d’euros. 'L’Europe n’achète pas simplement du GNL russe. Elle absorbe la quasi-totalité de la production de l’un des projets de GNL les plus stratégiques de Russie. Ces paiements se poursuivent alors que l’Ukraine fait face à une nouvelle escalade des attaques russes de missiles et de drones', dénonce l’ONG allemande. En résumé, depuis le début de la guerre en Ukraine, l’Union européenne travaille à réduire drastiquement ses importations de gaz russe et y est parvenue, mais depuis le début de cette année, elles repartent à la hausse. Les achats européens et belges de gaz en provenance de Russie peuvent sembler surprenants vu la guerre en Ukraine et les très nombreux paquets de sanctions adoptés par les 27 États membres de l’Union. Pourtant, il y a plusieurs explications. D’abord, plusieurs pays dont la Belgique possédaient des contrats longue durée avec le pays de Vladimir Poutine. 'Il y a deux types d’approvisionnement, explique Bertrand Candelon, professeur de finance internationale à l’UCLouvain. Il y a des contrats longs où vous pouvez fixer le prix. Et, on en avait avec les Russes. Donc, on est obligé de les satisfaire. Et puis, il y a les marchés spot où les prix varient de minute en minute.' L’autre explication est géopolitique. La guerre en Iran et toutes ses conséquences au Moyen-Orient ont provoqué un bouleversement dans les approvisionnements en GNL. 'Une grande partie du GNL dont disposait l’Europe ne sort plus, analyse le chercheur français, David Rigoulet-Roze. Il venait du Qatar et, avec l’obstruction du détroit d’Ormuz, ça pose un problème.' On estime en effet à environ 20% la quantité de GNL mondial qui transitait par Ormuz avant la guerre. Et puis, certaines infrastructures qataries ont été bombardées et partiellement endommagées. 'Ça diminue l’offre. Et on doit bien se fournir quelque part en gaz naturel. Et tout ça fait qu’on est très dépendant, quasiment à 100%, du gaz du GNL russe', ajoute Bertrand Candelon. Malgré ce constat, l’Union européenne a approuvé en janvier 2026 un plan de sortie du gaz russe en plusieurs étapes. Désormais, il est interdit d’importer du gaz russe (GNL ou via gazoducs) sur base d’un contrat court ou d’un contrat long s’il a été conclu après le 17 juin 2025. Il reste encore à franchir deux étapes importantes. Le 1er janvier 2027, il sera tout simplement interdit d’importer du GNL russe qu’importent la longueur et la date du contrat. En fin d’année 2027, en septembre ou en novembre en fonction de l’état des stocks européens, l’importation via gazoducs sera aussi complètement interdite. La Slovaquie et la Hongrie bénéficieront malgré tout d’une exception en raison du manque d’accès à la mer. En 2023, les importations de gaz de ces deux pays passaient à 63,9% et 78,1% par la Russie. Les robinets russes vont donc se fermer et les méthaniers ne seront plus les bienvenus à Zeebruges et dans les autres ports européens. Même si, à l’heure actuelle, la Belgique compte en grande partie sur Moscou pour ses importations de GNL, le gouvernement De Wever confirme cette perspective de sortie. 'La Belgique a été un moteur de l’adoption des mesures de sortie du gaz russe et applique pleinement les sanctions européennes, rappelle le ministre d’Énergie, Mathieu Bihet (MR). Un calendrier de sortie a donc bien été décidé. La Belgique soutient cette trajectoire et travaille, avec ses partenaires européens et les acteurs du secteur, à une diversification des approvisionnements afin de renforcer notre sécurité énergétique tout en réduisant progressivement la dépendance aux molécules russes. Cette transition doit être menée de manière coordonnée au niveau européen afin de garantir à la fois l’efficacité des sanctions et la sécurité d’approvisionnement.' Une question se pose alors. Comment remplacer les approvisionnements russes qui arrivent encore dans l’Union européenne ?

La première solution : trouver de nouveaux fournisseurs de GNL ou remplacer ces importations par un approvisionnement par pipeline. 'Par exemple, pour le moment, on négocie à la Norvège', note Bertrand Candelon. Mais les possibilités sont limitées pour se diversifier. Le plus gros producteur mondial de GNL reste les États-Unis (26% de la production mondiale) devant le Qatar (19%) et l’Australie (18%). La Russie est quatrième avec 7%. 'On va diminuer la possibilité de diversification. On avait 5 ou 6 grands producteurs de GNL, maintenant on va se retrouver à 3, poursuit le professeur de l’UCLouvain. La Russie, on ne peut plus. Le Qatar, pour l’instant, c’est bloqué. On va être obligé de prendre les autres, qui vont avoir un avantage important, car on n’est pas les seuls à chercher d’autres fournisseurs. Les prix vont continuer à augmenter.' Le risque ici est donc de remplacer une dépendance au gaz russe par une dépendance à d’autres pays. 'Un des plus grands fournisseurs, ce sont les Etats-Unis. Et on a déjà vu M. Trump commencer à faire des pressions en disant : 'si l’Europe ne contribue pas à l’effort de guerre (ndlr : en Iran), alors ils devront payer une taxe supplémentaire sur le GNL.' David Rigoulet-Roze analyse la situation de façon similaire : 'On estime qu'à échéance de 2028, 80% du gaz européen viendrait des États-Unis. En réalité, le problème reste toujours le même. C’est troquer une dépendance contre une autre, une dépendance américaine contre une dépendance russe et ou du Golfe. Il y a une vraie faiblesse qui tient à la dépendance structurelle de l’Europe par rapport à ses fournisseurs d’énergie.' La seconde solution repose dans une transition énergétique pour devenir indépendant en se passant du gaz. C’est-là tout l’enjeu du plan Repower EU, présenté par la Commission européenne en mars 2022, au lendemain du début de l’invasion russe en Ukraine. Il vise à s’affranchir des énergies fossiles qui sont très peu produites sur le continent pour étendre la production d’énergies renouvelables. L’objectif est donc double : climatique et géostratégique. 'L’Europe fait effectivement des efforts pour accélérer la transition énergétique et diversifier son mix énergétique, pour éviter que cette dépendance aux énergies fossiles soit trop importante. Mais en attendant, cette réalité s’impose, qu’on le veuille ou non, et c’est bien le problème', ajoute le chercheur français.