Vendredi 14 août, l’ancien Premier ministre tchadien Succès Masra a bénéficié d’une grâce présidentielle inattendue. Après plus d’un an en prison, analyse “L’Observateur Paalga”, le principal adversaire politique du président Mahamat Idriss Déby pourrait toutefois “perdre tout crédit politique” en appelant une nouvelle fois à former un gouvernement d’union nationale.

Une affiche montrant l’opposant tchadien Succès Masra, lors d’une manifestation de soutien à Paris, le 31 mai 2025. PHOTO UMIT DONMEZ/ANADOLU/AFP Partager Écouter l’article Ajouter aux favoris À peine sortie de prison à la suite d’une grâce présidentielle à l’occasion de la célébration du 66 e anniversaire de l’indépendance du pays, le 11 août dernier, l’emblématique opposant à Déby père et fils s’est remis sous les projecteurs de l’actualité. Dans une conférence de presse tenue le 15 août, il appelle à la collaboration avec le gouvernement [du président tchadien] Mahamat Déby et invite ce dernier à former un gouvernement d’union nationale.

Carte du Tchad COURRIER INTERNATIONAL Quand on connaît le parcours politique d’à peine huit ans de cet économiste technocrate, en passe de souffler ses 43 bougies, cet appel est une demi-surprise. En effet, c’est à croire que depuis qu’il a démissionné de la Banque africaine de développement (BAD) pour s’engager dans la politique en créant le parti Les Transformateurs (juin 2018), Succès Masra est abonné à de spectaculaires revirements comme s’il jouait avec Déby père et maintenant avec Déby fils à “je t’aime moi non plus” [Masra s’était opposé à Idriss Déby Itno en contestant notamment sa candidature à la présidentielle de 2021. Il avait lui-même été empêché de se présenter après une révision constitutionnelle fixant l’âge minimum pour tout candidat à 45 ans, au lieu de 35 ans auparavant].

Pour rappel, dès 2019, Succès Masra appelait le président Idriss Déby Itno à un dialogue national. Confronté à un refus catégorique et à la répression des militants et des activités de son parti, il menaça de rendre le pays ingouvernable. Il échappa alors à une première tentative d’arrestation en se réfugiant début 2021 à l’ambassade américaine à N’Djamena. Il en sortira pour rencontrer Idriss Déby Itno le 16 mars pour lui demander de renoncer à l’élection présidentielle prévue en avril 2021.

Peine perdue. Idriss Déby Itno est réélu avant d’être assassiné [Il est mort des suites de blessures reçues au combat, lors d’une offensive rebelle dans le nord du Tchad, le jour même de l’annonce de sa réélection pour un sixième mandat] le 20 avril de la même année. Succès Masra dénonce alors la création du Conseil militaire de Transition (CMT) et la désignation de Mahamat Déby Itno, chef de l’État, comme un coup d’État [créé après le décès de Déby père, cet organe a dirigé le pays, avec à sa tête Déby fils, pour assurer la transition politique. Il rédige la nouvelle Constitution]. Il appelle plutôt à la création d’un “collège consensuel de gouvernement” et convoite le poste de Premier ministre ou tout le moins d’y participer avec d’autres personnalités de l’opposition.

L’idée du gouvernement collégial n’aboutit pas, mais Succès Masra participe néanmoins au “dialogue national inclusif” (DNI) qui définit une feuille de route de la transition que Les Transformateurs rejettent. Succès Masra et ses partisans renouent alors avec les manifestations de rue pour dénoncer la gestion clanique du pouvoir et les conclusions du DNI, notamment la durée, et la prolongation à trois ans de la période de transition.

La répression des manifestations de l’opposition, avec le parti Les transformateurs en pole position, accoucha d’une hécatombe de 60 à 200 morts et près de 2 000 arrestations, selon les sources officielles ou les rapports d’ONG des droits de l’homme. C’est le “Jeudi noir” du 20 octobre 2022 qui oblige de nouveau Succès Masra à la clandestinité et la fuite en exil.

Exil de courte durée car le 3 octobre 2023, il était de retour au Tchad, venant du Cameroun malgré un mandat d’arrêt international émit contre lui en août 2023. Cette réconciliation de Succès Masra avec Deby Fils a été l’œuvre du président [de la République démocratique du Congo] Félix Tshisekedi avec le soutien de chancelleries occidentales.

Mais les accords du 31 octobre 2023 dits “accords de Kinshasa” ou “accords Toumaï” [qui permettent son retour] ne sont pas vus d’un bon œil par d’autres leaders de l’opposition tchadienne dont Yaya Dillo du Parti socialiste sans frontières (PSF) qui les qualifie “d’accords de dupe” parce que, entre autres, ils accordent l’amnistie aux auteurs des tueries du “Jeudi noir” .

Qu’importe, Succès Masra est bel et bien en phase avec ses anciens bourreaux au pouvoir dont il reconnaît la légalité des institutions, appelle à voter pour la nouvelle Constitution au référendum du 17 décembre 2023 . Et Mahamat Déby Itno de jouer le jeu de la réconciliation jusqu’au bout… ou plus exactement, jusqu’à le nommer Premier ministre, le 1 er janvier 2024 .

Réconciliation en feu de paille, lune de miel de courte durée, car après seulement quatre mois et vingt-trois jours à la primature, le président des Transformateurs est renvoyé à ses études d’opposant qui flirte avec le pouvoir, le prisonnier qui tend la main à ses geôliers, l’otage qui aime ses ravisseurs.

Les causes de cette nouvelle disgrâce de Succès Masra, selon plusieurs observateurs tiennent sans doute à sa participation surprise à l’élection présidentielle du 6 mai 2024 [l’opposition avait dénoncé une “candidature prétexte” destinée à donner un semblant de pluralité à un scrutin qu’elle considérait comme gagné d’avance par Mahamat Idriss Déby], aux foules que sa campagne a drainées, à ses qualités de tribun au point que des sondages le donnaient vainqueur. Pourtant il ne récoltera que 18,53 % des voix, dénoncera le résultat des votes avant de rendre sa démission le 23 mai et de reprendre sa liberté d’opposant, prônant le boycott des législatives d’octobre 2024.

Le régime ne se fit pas prier pour reprendre son rôle de bourreau. À la suite d’un différend entre éleveurs et agriculteurs dans le Logone oriental [Masra fait partie de l’ethnie des Saras qui sont majoritairement chrétiens et animistes, dans un pays où l’Islam est religion majoritaire], région d’origine de Succès Masra et fief de son parti, il eut 20 à 22 morts en avril 2025.

Les Transformateurs sont accusés d’avoir joué un rôle dans ces incidents, et leur président est arrêté, inculpé, détenu, jugé et condamné à vingt ans de prison et à 1 milliard [de francs CFA]d’amende [1,5 million d’euros], pour de multiples chefs d’accusation : “incitation à la haine, complicité d’assassinat, incendies volontaires, association de malfaiteurs”, et on en oublie.

Mais nouveau revirement de situation, c’est le geôlier qui tend la perche au prisonnier par une grâce présidentielle. C’était le 14 août dernier, et celui-ci à peine le nez dehors, retourne sa veste, change de discours et appelle à collaborer avec le pouvoir dans un gouvernement d’union nationale.

Questions : Pendant combien de temps va durer cette nouvelle réconciliation ? Succès Masra va-t-il perdre tout crédit dans ses tribulations d’opposant atteint comme par le syndrome de Stockholm ?

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