Il officiait depuis un bureau à une dizaine de minutes à pied du siège de l’Agence nationale de police, l’une des principales entités chargées de coordonner la lutte contre les ingérences étrangères. Comme un pied de nez à la faiblesse du dispositif de contre-espionnage japonais.

Car Maksim Vladimirovitch Filchenkov a accompli plus que ses fonctions officielles de responsable de la compagnie aérienne russe Aeroflot au Japon . En réalité, il a participé à la transformation du Japon en "nid d’espions" russes, a révélé le New York Times dans une enquête publiée dimanche 12 juillet .

Des technologies japonaises dans les drones et missiles russes

Sous cette couverture, le directeur de la célèbre compagnie aérienne russe dirigerait les opérations d’espionnage technologique. Maksim Vladimirovitch Filchenkov a notamment mis en place un réseau de contournement des sanctions pour nourrir l’effort de guerre russe en Ukraine.

Les autorités ukrainiennes se sont, en effet, déjà plaintes que des armes russes utilisées en Ukraine contenaient des composants japonais qui n’auraient jamais dû s’y trouver. C’est le cas d'" environ 90 % des missiles et drones russes ", a assuré Vladyslav Vlasiuk, commissaire aux sanctions auprès du président ukrainien Volodymyr Zelensky.

L’un des principaux acteurs de cet afflux de matériel japonais sur le front ukrainien s’appellerait ainsi Maksim Vladimirovitch Filchenkov. D’après l’enquête du New York Times, ce vétéran du GRU – le service de renseignement militaire – a établi un réseau d’agents qui achètent ou volent des technologies duales, c’est-à-dire pouvant servir à des fins civiles ou militaires, pour les envoyer ensuite en Russie.

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Ces espions se donnent du mal pour rendre ce trafic aussi légal que possible, décrit le New York Times. La plupart des produits de cette catégorie – des produits pharmaceutiques, du petit électroménager, etc. – sont exportés en toute légalité vers des pays tiers, comme le Vietnam, qui, eux, acceptent de les réexpédier ensuite vers la Russie . Sur place, ces produits sont ensuite décortiqués pour récupérer des composants – puces, circuits électroniques – utiles pour rendre les drones ou missiles plus efficaces.

Maksim Vladimirovitch Filchenkov, que le New York Times a tenté de contacter sans succès à plusieurs reprises, dirige ces opérations pour le compte d’un mystérieux "20 e directoire" des services secrets russes "dont l’existence n’avait jamais été révélée jusqu’à présent", assure le vénérable quotidien de la côte est des États-Unis.

"Si les informations du New York Times sont exactes, cela signifierait que le vol de technologies est une activité qui dispose dorénavant d’un département spécifique, ce qui dénoterait de l’importance prise aux yeux de Moscou de cette mission", souligne Kevin Riehle, spécialiste des services de renseignement et des questions de sécurité en Russie à l'université Brunel de Londres.

Jusqu’à présent, ce n’était que l’une des tâches des agents du GRU, gérée par les délégations locales de ce service de renseignement.

Longue tradition de l’espionnage russe au Japon

L’enquête du New York Times permet également de mesurer "à quel point le Japon a gagné en importance aux yeux de la Russie depuis le début de la guerre d’invasion en Ukraine", souligne Christopher Hughes, spécialiste du Japon à l’université de Warwick (Angleterre).

L’intérêt des espions russes pour l’archipel ne date cependant pas de 2022, rappelle cet expert. Dès le début de la Guerre froide, "le Japon a intéressé la Russie en raison de son statut d’allié privilégié des États-Unis", affirme Christopher Hughes.

Pendant toute l’époque soviétique, ces agents "faisaient de l’espionnage industriel, du vol de secrets commerciaux et technologiques tout en gardant un œil sur les bases américaines au Japon", résume Sanshiro Hosaka, spécialiste du renseignement russe et des opérations d’espionnage en Asie au Centre international d’études sur la défense et la sécurité d’Estonie.