Il y a des musiques qui accompagnent un film et puis il y a celles qui deviennent une émotion collective. La bande originale du Grand Bleu, par Éric Serra, fait partie de celles-là. Sortie en 1988, elle s'est vendue à des millions d'exemplaires à travers le monde. Elle a remporté le César de la meilleure musique de film et continue aujourd'hui encore de bouleverser plusieurs générations.

franceinfo : Quand vous composez la musique du Grand Bleu, est-ce que vous avez conscience que quelque chose de très particulier est en train de naître ?

Éric Serra : Je ne le ressens pas, je compose ce que je ressens par rapport à ce film. Entre le dernier que j'avais fait dans Kamikaze et Le Grand Bleu, il y a eu toute une période où je me suis imprégné de musique symphonique. L'idée de Luc, au départ, était qu'on fasse une musique symphonique à la John Williams parce qu'on était fans, aussi bien lui que moi, de Spielberg, George Lucas, etc. Quand Luc m'avait dit ça, au départ, j'étais évidemment terrorisé parce qu'étant autodidacte, j'étais incapable de faire ça. Donc, pour ça, je m'étais plongé dans la musique symphonique, j'en écoutais deux à trois heures par jour. Quelques mois avant de passer aux actes, Luc a changé d'avis et un jour, il me dit : "On ne va pas faire la musique symphonique parce que ce n'est pas notre culture, on va faire plutôt ce qui est de notre culture musicale". Là, j'avais envie de lui dire : "Ce n'est pas ta culture, mais maintenant ça commence à être sérieusement un peu la mienne !" Ce qui a aussi fondamentalement influencé la musique de ce film, c'est l'histoire de Jacques Mayol, le vrai Jacques Mayol. Ça m'avait vraiment bouleversé. Jacques Mayol racontait dans un documentaire ses records, en voix off par lui et c'était magnifique. C'était à la fois spirituel et ésotérique et en même temps, le gars était quand même un champion du monde. Je voulais absolument ressentir ce dont il parlait, donc j'ai suivi un entraînement d'apnée et j'ai réussi à ressentir effectivement ce dont il parlait.Quand on écoute cette musique de film, ce qui la rend différente, c'est qu'on a l'impression qu'elle est vivante. Comment avez-vous réussi à nous faire entendre les silences, l'eau, le souffle ?Sincèrement, je ne sais pas comment ça marche, je remercie Dieu ou qui que ce soit d'avoir cette chance, mais je suis incapable de l'expliquer."Je sais exprimer des émotions, traduire des émotions en musique pour les faire ressentir par d'autres gens. J'ai la chance de savoir faire ça, mais je suis incapable d'expliquer comment ça marche."Eric Serraà franceinfoJe me rends compte qu'effectivement, tout le monde n'a pas cette chance, sinon tout le monde ferait le même métier que moi. Un mot sur votre voix, on l'entend sur My Lady blue. Pourquoi avez-vous choisi de chanter là ?Ce n'est pas moi qui ai choisi. Quand on a fait Le Grand bleu, j'avais écrit cette chanson qui au départ devait être chantée par un chanteur américain qui vivait à Paris et qui s'appelait Freddy Mayer. J'avais enregistré la maquette qui avait été validée par Luc Besson notamment. Le jour où on a enregistré Freddy, je dois dire que je n'étais pas convaincu. Il chantait dix fois mieux que moi, mais il y avait un truc qui me gênait, mais je ne savais pas dire quoi. Quand j'ai fait écouter à Luc, alors lui par contre, il a tout de suite su pourquoi ça n'allait pas.

Il me dit : "Ta version est cent fois mieux, il y a beaucoup plus d'émotions". Effectivement, les deux ou trois personnes qui avaient entendu les deux versions étaient unanimes alors que je ne savais pas chanter et je n'avais aucune technique. J'ai réenregistré, quand même, au propre ma voix et c'est comme ça que je suis devenu chanteur.