Comment exister dans l’ombre d’un géant ? C’est la question qui anime, au quotidien, quatre des cinq équipes françaises engagées sur le Tour de France femmes 2026. D’un côté, l’équipe numéro un mondiale : la FDJ United-Suez de Demi Vollering, qui attire tous les regards au même titre que l’équipe néerlandaise de Pauline Ferrand-Prévôt (Visma | Lease a bike). De l’autre, on retrouve quatre équipes tricolores de divisions inférieures, qui tentent tant bien que mal d’exister sur la Grande Boucle.Depuis le départ de Lausanne, il n’y a qu’à déambuler dans le paddock des équipes pour se rendre compte du fossé qui sépare la FDJ des autres équipes françaises. "On est les petits Poucets du Tour. Ça se voit rien que sur le parking avec les véhicules…", souriait ainsi Damien Baucheron à l’arrivée de la 1re étape, devant le camping-car de son équipe Ma Petite Entreprise. Une flotte modeste comparée aux imposants bus des autres formations, dont les trois autres "petites"

équipes françaises : Cofidis, Saint-Michel-Préférence Home-Auber 93, et Mayenne-Monbana-MyPie.Échappées et maillots distinctifs pour existerCette dernière, qui dispute son cinquième Tour de France, a toutefois dû elle aussi opter pour un camping-car, à cause d’une panne. Peu importe, en somme, pour ces équipes qui entendent exister sur la course, plus que dans le paddock, où les armadas étrangères dominent autant que dans le final des étapes. "L’objectif c’est d’exister, de participer activement à la course. L’idée c’est de jouer, s’amuser, prendre du plaisir. On veut que nos filles soient entreprenantes", expliquait ainsi Michaël Amand, directeur technique de Ma Petite Entreprise, avant le grand départ."Le but, sur ce Tour, c’est d’exister au milieu des cadors. On ne vient pas pour le classement général, mais pour essayer de survivre", confiait également avant le départ Mélanie Briot, directrice sportive de Cofidis, avant d’ajouter : "Exister, c’est prendre des échappées, du plaisir, peut-être aller chercher le maillot blanc ou à pois". Une stratégie appliquée à la lettre par les équipes tricolores, à chaque fois présentes dans les échappées lors des premières étapes. De quoi s’offrir le maillot à pois même, pour Ma Petite Entreprise, grâce à Océane Mahé dès la 1re étape. À lire aussi Demi Vollering et l’armada FDJ United-Suez à la conquête du Tour de France, l'ultime but de cette équipe française pionnière du cyclisme féminin "Océane avec le maillot à pois au soir de sa première étape sur le Tour, le premier de l’équipe, on ne pouvait pas rêver mieux comme entame !", appréciait ainsi Damien Baucheron, directeur sportif de MPE, samedi à Lausanne. "C’est déjà elle qui avait offert la première victoire de l’histoire de l’équipe en mai au Tour du haut Limousin. On est offensif sur le vélo depuis le début de l’année. De pouvoir le montrer sur la première étape du Tour, ça met en valeur le côté entrepreneurial de l’équipe. Il faut savoir prendre des risques pour être récompensé." Océane Mahé (Ma Petite Entreprise) avec le maillot à pois à l'issue de la 1re étape du Tour de France femmes, le 1er août 2026, à Lausanne. (NICOLAS TUCAT / AFP) Porté deux jours avant que Puck Pieterse (Fenix) ne s’en empare au soir de la 3e étape, ce maillot à pois a ainsi permis à l’équipe Ma Petite Entreprise de "déjà réussir son Tour", grâce à la "visibilité acquise en une journée", savourait Michaël Amand dimanche matin, au départ d’Aigle. Au pied du modeste camping-car l’équipe, l’imposant drapeau signalant la présence du maillot à pois attirait tous les regards et, cette fois, la petite équipe tricolore existait bel et bien dans le paddock, attirant plus les foules que la SD Worx voisine, pourtant détentrice du maillot jaune.Trois équipes ont disparu l'hiver dernierUne aubaine pour Ma Petite Entreprise, équipe née à l’intersaison avec un modèle révolutionnaire, puisqu’elle s’appuie sur plus de 500 partenaires (petites entreprises et particuliers). Et même désormais plus de 600, puisque le maillot à pois d’Océane Mahé a, en une nuit, motivé plus de 100 nouveaux partenaires (comptez 750 euros par an minimum pour une entreprise, 12 euros par mois pour un particulier). "Plutôt que de demander des millions d’euros à quelques partenaires, on demande quelques milliers d’euros à des milliers de partenaires. C’est un modèle collaboratif", résume Michaël Amand."On a 600 partenaires qui financent le projet sur des montants d’environ 1 500 euros par an. Le but est de créer un grand collectif, et 20% sont des particuliers qui viennent dans ce financement participatif."Michaël Amand, directeur technique de Ma Petite Entreprisesur CBSPassionné de cyclisme, tout comme le co-créateur de l’équipe, Emeric Ducruet, Michaël Amand vit un rêve éveillé en ce début de Tour, six mois après la création de son équipe, vite plongée dans le grand bain grâce aux malheurs des équipes Arkea, Ceratizit ou Roland, qui ont déposé le bilan cet hiver. Car la réussite du début du Tour de Ma Petite Entreprise ne fait pas oublier à ses fondateurs "le combat quotidien pour exister" pour ces formations de second rang. Équipe historique du peloton, Saint-Michel ne le sait que trop bien.

À lire aussi Cyclisme : face à la crise des sponsors, une nouvelle équipe professionnelle française voit le jour en s'appuyant sur des centaines de petites entreprises Si elle se rapproche doucement du niveau World Tour, l’équipe fondée en 2012 à Aubervilliers, passée pro en 2022 connaît la fragilité de l’écosystème du cyclisme féminin. "On est un club avant tout, basé à Aubervilliers, on est aidé par notre ville et notre département, et par des partenaires privés", rappelle Stéphan Gaudry, directeur général de la St-Michel, qui a pris une décision forte : "On va arrêter notre structure masculine en 2027, pour concentrer notre budget et notre énergie sur la structure féminine et le club, en créant notamment une équipe junior femmes pour les accompagner vers le plus haut niveau."Malgré ses cinq participations au Tour masculin entre 1996 et 2001, l’équipe masculine de la St-Michel (troisième division) disparaîtra donc à la fin de la saison, pour permettre à la section féminine de maintenir ses ambitions, avec comme clé, pour exister, la formation, rappelle Audrey Cordon-Ragot : "On voit des filles émerger au sein de ces équipes, peut-être pas y rester, parce que quand on performe bien on attire les équipes d’un niveau supérieur. On voit déjà des filles pointer le bout de leur nez."La locomotive FDJ, en attendant DecathlonDes équipes comme la FDJ United-Suez, vaisseau amiral de la flotte de formations françaises du peloton, se présente-t-elle comme un géant à l’ombre écrasante ? Au contraire, estime Mélanie Briot (Cofidis) : "On n’est pas en concurrence puisqu’on ne joue pas dans la même cour. La FDJ fait rêver les petites filles. C’est super d’avoir une équipe française à ce niveau, qui peut gagner le Tour de France. C’est encourageant parce qu’ils ont grandi petit à petit depuis leur création, jusqu’à faire venir les grands noms comme Demi Vollering." Le maillot à pois d'Océane Mahé a attiré le public devant le camping-car de l'équipe MPE, dimanche 2 août, au départ d'Aigle. (franceinfo: sport) "La FDJ Unitedez-Suez est un moteur pour la performance des autres équipes françaises, pas un frein. Elle pousse à travailler plus dur. La preuve avec la victoire de Célia Le Mouel [Ma Petite Entreprise] sur le chrono du championnat de France, qui prouve que les autres équipes peuvent exister", abonde Audrey Cordon-Ragot. "Ça tire vers le haut et ça crée des vocations. C’est une équipe qui réussit au niveau international tout en s’investissant dans la formation, c’est un exemple", salue d’ailleurs Stephan Gaudry.Du côté de la FDJ United-Suez, on se projette effectivement sur la suite. "Vu la place de la France dans le cyclisme mondial, il faudrait une deuxième équipe World Tour. Cofidis n’est pas loin, Saint-Michel fait des choix stratégiques intéressants, les efforts sont là, ça va venir. C’est une question de temps", imagine Stephen Delcourt, qui se réjouit de l’arrivée ambitieuse de Decathlon-CMA CGM dans le peloton dès la saison prochaine : "A moyen terme, ce sera notre principal concurrent national, en espérant qu’on soit tous les deux en haut du panier mondial. Ils vont nous pousser vers le haut."