Comme un air de famille. Dimanche 19 juillet à New York, la finale de la Coupe du monde oppose deux nations mère et fille, suzeraine et vassale émancipée, dont les footballs se chevauchent, s'entrechoquent, et se nourrissent depuis des décennies. L'Espagne est le deuxième pays européen que l'Argentine a affronté, à une époque où l'on ne traversait pas souvent l'Atlantique pour un match amical. Ricardo Infante, l'inventeur du "rabona" ("coup du foulard" en bon français), avait donné la victoire à l'Albiceleste (1-0), le 7 décembre 1952 à Madrid, quelques mois après la défaite des Argentins pour leurs premiers pas sur le Vieux Continent. C'était à Londres (1-2), contre l'Angleterre, sélection éliminée en demi-finale mercredi.Soixante-quatorze ans plus tard, la "Scaloneta", sobriquet de l'équipe d'Argentine depuis que Lionel Scaloni est à sa tête, a l'occasion de réécrire l'histoire dans le même ordre, dimanche. La finale servira aussi à arbitrer la rivalité, puisque les deux nations comptent autant de victoires (6) dans l'histoire de leurs affrontements, pour deux matchs nuls. Elles ne se sont d'ailleurs plus rencontrées depuis un match amical survolé par la Roja il y a huit ans (6-1), et auraient dû se retrouver en mars pour la Finalissima au Qatar, en leur qualité de championnes continentales, mais la guerre au Moyen-Orient a avorté l'évènement.Scaloni et De la Fuente, deux sélectionneurs amisCette fois, le duel fratricide aura bien lieu, entre deux sélections qui se connaissent presque par cœur, même sans jamais se croiser. "Je vois beaucoup de similitudes dans leur comportement et dans le talent de leurs joueurs", a remarqué le sélectionneur espagnol, Luis de la Fuente. Pour l'occasion, il a aussi raconté sa première rencontre avec le meilleur buteur de l'histoire de la compétition : "J'ai connu Lionel Messi lorsqu'il jouait chez les jeunes. Nous disputions un match de Coupe du Roi entre Séville et Barcelone [en catégorie de jeunes]. On m'avait beaucoup parlé d'un garçon qui s'appelait Messi. Au début, nous avions mis en place un marquage individuel. À la 70e minute, le score était encore de 0-0. Le joueur chargé de le suivre a reçu un carton, je l'ai remplacé et, en 15 minutes, Messi a inscrit quatre buts. Est-ce que cela signifie que nous allons mettre en place un marquage individuel ? Non. Mais est-ce que nous allons le surveiller de très près ? Oui."D'Alfredo Di Stéfano à Lionel Messi, en passant par Rubén Ayala, Mario Kempes, Diego Maradona ou Sergio Agüero, le championnat espagnol est la terre d'asile européenne privilégiée des joueurs argentins, et eux-mêmes sont les étrangers favoris de ses clubs. Parmi les 26 joueurs de Lionel Scaloni, pas moins de 16 ont évolué ou évoluent actuellement en Liga, un record pour le pays sud-américain à la Coupe du monde. Six sont sous les ordres de la légende Diego Simeone, septième Argentin le plus capé de l'histoire (106 sélections), et entraîneur de l'Atlético de Madrid. Diego Simeone sous le maillot de l'Argentin lors de la Coupe du monde en France, le 14 juin 1998 (MARY EVANS / SIPA) Dimanche, ils seront même quinze, sur la feuille de match, à affronter au moins un de leurs coéquipiers en club, du jamais vu dans l'histoire des finales de Coupe du monde. "Je connais beaucoup de leurs joueurs, qui évoluent en Premier League ou en Liga, deux championnats que je suis de très près, a ainsi confié le gardien argentin, Emiliano Martinez, en conférence de presse. Mon coéquipier à Aston Villa, Pau Torres, regarde toujours les matchs de l’Espagne, et moi aussi je suis régulièrement la Liga. Ils ont un excellent sélectionneur qui connaît très bien le nôtre."

Et pour cause : Lionel Scaloni a été rien de moins que l'élève de Luis de la Fuente, dans le cadre de cours proposés par la Fédération espagnole de football (RFEF), intitulés "Évolution du football" et "Création d'équipes". "Il serait facile de dire aujourd’hui que Scaloni se démarquait, mais il est vrai que certains avaient quelque chose d’un peu différent, racontait le sélectionneur espagnol dans un entretien accordé à The Guardian avant la Coupe du monde. Cette agitation, cette façon de te mettre au défi : 'Je ne vois pas ça comme ça.' Scaloni remettait tout en question, il discutait. Nous nous ressemblons aussi, nos parcours sont parallèles. Il a commencé chez les moins de 20 ans, puis a intégré l’équipe senior et a tout gagné."Au moment de retrouver son élève, devenu "l'un de [s]es amis" et au moins aussi grand que son ancien enseignant par son CV, Luis de la Fuente confie n'avoir "que de l'admiration" pour son équipe d'Argentine. Si bien que depuis le début du Mondial, la Roja semble avoir emprunté à la Scaloneta sa hargne et sa roublardise, en plus de sa solidité défensive.Lionel Messi aurait pu porter le maillot espagnolIl y a aussi une petite histoire de maître et d'élève parmi les joueurs. En 2007, un jeune Lionel Messi, pas encore octuple Ballon d'or mais déjà maître à jouer du Barça, donne le bain à Lamine Yamal bébé, âgé de quelques mois et dont la mère avait gagné un tirage au sort, pour un calendrier caritatif à l'initiative du journal catalan Sport et de l’UNICEF. Presque dix-neuf ans après, l'inusable "Pulga", 39 ans, partagera son terrain avec le plus beau joyau que la Masia a produit depuis lui.From @TheAthleticFC: These two are about to face one another in the 2026 World Cup final.In 2007, the photographer Joan Monfort took a photo of a 20-year-old Lionel Messi and Lamine Yamal, who was 5 months old. On Sunday, they meet again. https://t.co/UR77LWbfpb pic.twitter.com/caS4Zhl0NV— The New York Times (@nytimes) July 16, 2026 "Je n’ai jamais été du genre à croire que quoi que ce soit était prédestiné, mais je commence à avoir des doutes, cela dépasse toute explication raisonnable", hallucine l'auteur de ce cliché, Joan Monfort, qui travaille aujourd'hui comme photojournaliste indépendant pour l'agence Associated Press. Espagnol mais fan des Blaugranas et éprouvant "un amour éternel pour le meilleur joueur de tous les temps", il a bien du mal à choisir un favori."Mon cœur est partagé. Je ne sais pas si je veux que Messi ou Yamal gagne."Joan Monfort, photojournaliste,à Associated Press.Dans un univers pas si lointain, Joan Monfort et tous les socios du Barça auraient pu voir leurs deux protégés soulever la Coupe du monde côte à côte, sous le même maillot. Lionel Messi, arrivé à Barcelone à 13 ans, aurait pu représenter la Roja, sans l'entremise de José Pékerman, ancien sélectionneur des moins de 20 ans argentins passé par l'Espagne pendant l'adolescence de la "Pulga". Face au risque de se faire chiper ce joyau par son pays adoptif, il demande à la Fédération argentine d'organiser un match amical de jeunes dans l'unique but de verrouiller la pépite."J'ai dit à Don Julio [Grondona, président de la Fédération argentine à l'époque] de chercher n'importe quel adversaire,[...] mais à une condition : que le match ait lieu à Argentinos. Si Diego avait joué là-bas…", a raconté José Pékerman lors d'une conférence l'année dernière. C'est finalement contre le Paraguay que Lionel Messi revêt le maillot argentin pour la première fois, le 29 juin 2004. Dans le stade d'Argentinos où a été formé Diego Armando Maradona, tout juste rebaptisé au nom du "Pibe de Oro", les moins de 20 ans argentins l'emportent 8 à 0, avec un but de "Leo". Il fêtera sa première sélection chez les A sous les ordres de José Pékerman, devenu sélectionneur de l'Albiceleste, le 17 août 2005, après avoir remporté le Mondial U20 en terminant meilleur joueur et meilleur buteur.C'est une arène d'une autre dimension, le MetLife Stadium de New York, qui verra la "Pulga" croiser la route de la sélection espagnole pour la quatrième fois. Dans ce stade, Lionel Messi avait pris sa retraite internationale le 26 juin 2016, à chaud, après une énième désillusion en finale de Copa America, contre le Chili. "La sélection, c’est fini pour moi", avait lâché la "Pulga", qui venait de rater son tir au but et de perdre une quatrième finale majeure de rang. Depuis, il en a disputées trois autres, et les a toutes remportées. Avant une quatrième, dimanche, pour mettre un point final à sa grande histoire en sélection contre son pays d'adoption ?