Dans les couloirs de l'exposition Africa Fashion, qui fait le tour du monde et dont l'escale parisienne s'achève le 12 juillet, Alphadi est l'un de ceux qui sont considérés comme précurseurs en matière de mode sur le continent. C'est donc sans fausse modestie que le créateur endosse le titre.À Niamey, à Paris ou à New York, le couturier nigérien a laissé son empreinte avec ses bustiers, ses "corsets brodés et martelés avec de l'argent massif" et autres métaux. "Inspiré par le peuple touareg, j'ai travaillé longtemps sur les bijoux que j'ai transformés en corsets et bustiers", explique le créateur qui a conjugué ces créations à une pluralité de textiles travaillés à l'aune de son imagination. Comme le bogolan, le raphia, les tissages manjak du Sénégal, le terra terra du Niger et toutes les matières disponibles sur les marchés africains.En 1998, Alphadi a lancé en grande pompe le Festival international de la mode africaine (Fima).

Son ambition : faire du désert le podium sur lequel défile la création de tout un continent. "C'était du délire total. Personne n'avait jamais fait ça, raconte fièrement Alphadi. J'ai été le premier à organiser un événement d'une telle envergure dans le désert en faisant venir les plus grands créateurs du monde : 70 d'entre eux ont ainsi habillé 120 mannequins. Au total, plus de 10 000 personnes sont venues assister au Fima dont sept chefs d'Etats et dix premières dames."La naissance du Fima illustre un trait de caractère qui prévaut chez le créateur : jouer collectif. Alphadi a toujours envisagé son art à l'échelle des 54 pays du continent et de l'industrie que représente la mode. "Seul, c'est très bien. Mais je n'aurais pas eu les financements que je souhaitais. Si nous formons une équipe, que nous sommes un groupe, nous pouvons trouver des solutions parce que l'on est accompagné par des pays, des bailleurs de fonds.

C'est ce qu'il s'est passé : le Fima a permis d'organiser des concours pour les jeunes stylistes, des concours de top model, de bijoutiers… Et par-dessus tout, cela a permis de donner une belle et bonne image de notre savoir-faire. Nous avons toujours voulu démontrer que l'Afrique est capable, qu'elle est à la mode.En 1999, un an après son lancement, Alphadi exporte le Fima sur la Croisette où il est invité par le Festival de Cannes. "Nous avons organisé le défilé sous une tente touareg." Toute l'équipe fera la montée des marches de Ghost Dog de l'Américain Jim Jarmusch. Le styliste nigérien Alphadi, au centre, prononce un discours, le 11 novembre 2000, à Niamey, entouré entre autres par le styliste ivoirien Mickael Kra (G), le Premier ministre nigérien Hama Amadou (2eG) et du styliste malgache Eric Daisina (D), dans le cadre de la deuxième édition du Festival international de la mode africaine (Fima). (JEAN-PIERRE MULLER / AFP) Sidahmed Alphadi Seidnaly, de son vrai nom, est né en 1957, à Tombouctou, au Mali, d'une mère marocaine et d'un père touareg, originaire du Niger où Alphadi grandit. Son intérêt pour la mode se manifeste dès l'enfance, "depuis que j'ai 9 ans (...). Je maquillais ma mère, je la coiffais, mais c'était interdit dans notre famille. Il était interdit qu'un homme habille des femmes. Chez nous, on ne connaît pas ça, alors que les plus grands créateurs de mode aujourd'hui sont des hommes. Il faut dire que j'étais aussi un peu efféminé, assez fin dans tout ce que je faisais. Mes parents avaient un peu peur pour leur fils".Pour contenter une famille qui a toujours pris soin de lui, même si elle n'appréciait pas sa vocation, Alphadi suivra des études de tourisme. Après son bac, il débarque à Paris en 1977. Il va mener mode et tourisme de front parce qu'il est boursier de l'Etat nigérien : les cours, le jour, les défilés, le soir. "J'ai travaillé avec Paco Rabanne qui a toujours voulu que je sois habilleur sur les grands défilés de mode. C'est comme ça que j'ai connu Yves Saint Laurent, Givenchy et tous les grands créateurs de l'époque. Je dessinais des modèles que je leur montrais. J'ai eu des mentors qui m'ont accompagné dans ce que je faisais."Le tourisme et la mode de pairSon BTS et sa licence obtenus, il rentre au Niger, mais revient en France, quelques années plus tard, pour faire son troisième cycle. À Angers, il rencontre son épouse. Ensemble, ils rentrent. Alphadi travaillera ensuite quelques années au ministère nigérien du Tourisme. L'artiste profite d'un programme de départ volontaire de la fonction publique pour s'adonner à sa passion au début des années 1980. Il se lance dans la mode en 1983, obtient le prix du meilleur couturier africain en 1987. "J'ai tout quitté en 1989 pour ne m'occuper que de la mode.""Au Niger, on n'a jamais compris ce qu'Alphadi fait parce que l'on t'envoie faire de la couture quand tu échoues. On te prend pour un fou. Ma femme leur a toujours dit que son mari n'était pas sorti du néant pour faire la couture. Il l'a étudiée et a bien réfléchi avant de faire ce qu'il fait. Je suis un intellectuel de la création." Au total, il suit trois ans de cours de stylisme de manière discontinue, notamment à l'Atelier Chardon Savard, à Paris. Il est formé et il formera ses employés grâce à un fonds européen "pendant plus de huit mois" au Niger. "Tous mes employés que j'ai aujourd'hui – certains ont plus de trente ans de maison –, ont reçu une formation." Des corsets et bustiers du créateur nigérien Alphadi. (MAISON ALPHADI / FACEBOOK) Ses inspirations, quant à elles, il les puise aussi dans son métissage. "Je suis un nomade, rappelle le couturier. Je suis un arabe, un touareg. Tout cela mélangé avec les Songhaï de Tombouctou, au Mali. Je me suis marié avec une femme Zarma. Mon métissage m'a permis d'accéder à une variété de matières premières. C'est comme ça que j'ai pu me faire des collections délirantes depuis plus de quarante ans". C'est l'un de ces vêtements que Madonna a choisis pour célébrer ses 60 ans.Pour comprendre Alphadi, il faut le voir pendant une édition du Fima.

C'est un chef d'orchestre : un artiste qui gère d'autres artistes et veille à la logistique qui les entoure. L'homme est jovial, avenant et virevoltant. Sa bonhomie ne l'empêche pas de dire ce qu'il pense. Elle n'a d'égal que sa détermination qui le porte en dépit des obstacles souvent balayés d'un revers de la main. Comme tout leader, il ne fait évidemment pas l'unanimité. Cependant, le président de la Fédération africaine des créateurs, depuis 1994, reste fédérateur. Il a sollicité, il y a quelques semaines l'Union africaine, pour qu'elle l'aide à relancer l'organisation.De l'autonomie et de l'éducation pour les jeunes filles"J'ai envie de partager ce que je sais faire", affirme Alphadi.

Transmettre et éduquer : deux leitmotivs qui sont chers au couturier. Le Fima, note-t-il, "a aussi donné une chance à beaucoup de jeunes". Depuis 2023, une école destinée à former les jeunes filles aux métiers de la mode, a vu le jour au Niger. "Nous sommes à 240 étudiantes aujourd'hui." La dernière promotion, qui en compte 70, sortira en octobre. "Nous cherchons des financiers qui vont nous accompagner. L'intérêt pour moi, c'est d'avoir des étudiantes qui rentrent aussi avec le bac. Pour l'instant, elles rentrent avec le certificat d'études, le brevet." Notre objectif est l''autonomisation de la jeune fille". Le projet éducatif d'Alphadi bénéficie du soutien du Fonds des Nations unies pour la population. "Nos pays doivent donner davantage de place à l'éducation et à la culture", insiste l'artiste.Entre deux éditions du Fima qui se tiennent tous les deux ans, sont également organisées Les Caravanes Alphadi pour la paix "

pour choisir les meilleurs talents : créateurs et mannequins pour le Fima suivant". Ces caravanes sont l'occasion de lancer un appel à la paix dans les pays traversés. La caravane a circulé ces dernières années au Niger et au Mali qui ont connu des coups d'Etat. "Des Aiguilles pour la paix ont été décernées aux artistes et aux acteurs sociopolitiques parce que l'aiguille coud, tisse des liens". Depuis 2016, Alphadi est un artiste de l'Unesco pour la paix.Financer les créateurs de mode africainsL'autre message qu'Alphadi cherche à transmettre depuis des décennies, c'est que la mode est une industrie qui a besoin d'être financée sur le continent. "Au début, je ne faisais que de la haute couture, des pièces uniques. Mais après, j'ai dû faire du prêt-à-porter." La marque Alphadi, c'est aussi des parfums, des bijoux et de la bagagerie vendue au Maroc, au Niger, en Côte d'Ivoire, en France ou aux Etats-Unis. Des activités toujours menées sur fonds propres. "On n'a jamais eu des financiers africains qui veulent mettre de l'argent dans la marque."À l'écouter, cela pourrait sonner comme une vieille rengaine. Mais Alphadi met le doigt sur ce dont souffrent les créateurs sur le continent. L'absence de politique publique et même de stratégie économique et financière pour le secteur de la mode qui fonctionne sur ces bases ailleurs dans le monde. "Il faut que les politiques et les bailleurs de fonds mettent de l'argent à disposition des créateurs africains. Et ceux qui existent doivent être reconnus. Percevoir des royalties peut les aider à grandir davantage", explique-t-il. Alphadi regrette, encore aujourd'hui, que les créateurs africains "n'aient pas cette chance, comme les Européens" de bénéficiers du soutien de bailleurs de fonds, "de mécènes, de banquiers". La mode africaine n'est pas accompagnée par des financiers. LVMH accompagne Vuitton, Chanel. (...) Les créateurs ne vivent pas de leur art du tout", entre autres parce "qu'ils sont copiés, mal copiés et pas financés. (...) Un créateur doit pouvoir disposer au moins de 30% des revenus de sa marque, ce qui est impossible sans bailleurs de fonds." Sa bataille concerne aussi ses compatriotes. "Nous continuons à travailler mais nous avons besoin d'être achetés aussi", plaide-t-il encore. "Il est grand temps que les Africains commencent à acheter africain."Une nouvelle collection et des mémoires en préparationIl travaille sur une collection de 40 pièces haute couture, "dédiée au Niger, à l'Afrique et à lui-même", qu'il souhaite présenter à Abidjan, puis à Paris. Il la décrit comme "une collection beaucoup plus jeune, plus moderne pour montrer qu'Alphadi est toujours là". Et pour cela, "il faut encore trouver de bons partenaires financiers qui nous accompagnent". Tout comme le créateur attend de trouver les bons interlocuteurs pour organiser la prochaine édition du Fima qui aurait dû se tenir en 2024."Les gens ne comprennent rien à tout ce que j'ai fait toute ma vie, constate encore Alphadi qui ne perd jamais son pragmatisme. Je cherche d'ailleurs à écrire mes mémoires." Une belle manière de raconter l'extraordinaire aventure d'un "magicien du désert" au service de la création, du vêtement et de la mode sur le continent, mais aussi un hommage à tous les siens. Alphadi, papa de six enfants qui ont "entre 39 et 20 ans", a toujours pu compter sur les siens pour l'aider à accomplir ses rêves tout en construisant les leurs. Vêtements de la dernière collection du couturier Alphadi. (MAISON ALPHADI)